La matière hétérogène : comment les techniques mixtes relancent le travail du sujet en art-thérapie

28/08/2025

Éclater le cadre : quand l’hybridation invite l’émergence du sujet

Le recours aux techniques mixtes en art-thérapie n’est pas simple recherche d’esthétique ou de nouveauté. Il s’agit souvent d’une nécessité intérieure : celle de s’exprimer lorsque l’unicité d’un médium ne suffit plus, ou ne contient plus. À ce croisement, la pratique des techniques mixtes devient le laboratoire vivant de la subjectivation. Mais de quoi parle-t-on ? La subjectivation, pour le dire comme R. Kaës, c’est ce mouvement par lequel un être advient à lui-même dans l’épreuve du lien et du sens (Kaës, Le Groupal et le Sujet du groupe). Or, l’hybridation plastique invite justement le sujet à se confronter à ce qui, en lui, résiste, déborde et s’exprime par des voies indisciplinées.

Traditionnellement, l’art-thérapie s’est longtemps enracinée dans la sculpture, le dessin, ou la peinture. Mais la porosité croissante entre les médiums, portée autant par l’histoire de l’art contemporain (cf. Rosalind Krauss, L’originalité de l’avant-garde, 1985) que par les évolutions en psychiatrie, a transformé le rapport au matériau. Dans une enquête menée en 2021 auprès de 350 art-thérapeutes français, 72 % affirment encourager la mixité médiumnique dans leurs ateliers (AFRATAPEM, 2021). Ce chiffre témoigne d’une mutation profonde : de l’objet fini à l’expérience d’atelier entendue comme une traversée au pluriel.

Matériaux multiples, langage resingularisé

Un médium qui déborde : signifier autrement

L’apparition du collage, du frottage, du transfert d’images ou de textes à côté du dessin, éclaire un point central : l’être en souffrance ne se résume pas à une production “en propre”, il migre, prélève, recompose. C’est une manière de se raconter quand la structure du récit verbal fait défaut. François Roussillon l’a bien décrit : chez certains patients, le fragment, l’emprunt, le collage matérialisent un processus psychique primaire, là où l’unité du moi est encore à construire (Roussillon, 1999).

Pour certains adolescents traumatisés, par exemple, la superposition d'images découpées, de papiers déchirés, de traces de pastel sur des supports rugueux devient l’ébauche d’une narration de soi, bricolée là où la parole échoue. Une étude du Journal of the American Art Therapy Association (2018) rapporte que 67% des patients ayant expérimenté les techniques mixtes en atelier qualifient cette exploration de “libératrice”, leur ayant permis d’accéder à des représentations inédites d’eux-mêmes.

Pouvoir de transformation du matériau hétéroclite

  • Transformation du chaos : Mélanger cendre, cire, feuille d’or, laine cardée – ce n’est pas accentuer la confusion, c’est organiser l’élan vital dans un espace-soutien. La malléabilité du matériau triple le sentiment de possible et réinscrit la personne dans le monde du « jeu » potentiel, cher à Winnicott (Winnicott, Jeu et réalité).
  • Apprivoiser la conflictualité : Quand deux matériaux refusent de fusionner (papier mouillé et craie sèche), le conflit tangible invite à penser la négociation intra-psychique. Un patient psychotique peut, dans ce frottement, reconnaître un alliage de l’intérieur/extériorité.
  • Temporalité remaniée : Superposer, effacer, réintroduire un fragment d’une séance à l’autre donne au patient la possibilité inédite de réécrire sa production, là où la fixité du dessin devient piège.

Les techniques mixtes : levier d’individuation ou mise à l’épreuve du cadre ?

Le débat reste vif entre les tenants du médium unique et les défenseurs du pluriel. Ne risque-t-on pas de renforcer le morcellement, plutôt que de favoriser l’intégration ? La clinique enseigne pourtant que la liberté du médium, loin de dissoudre le sujet, peut permettre la réappropriation progressive d’une histoire fragmentée.

Études cliniques : explorations de la subjectivité par la diversité plastique

  • Patients dissociatifs : Chez des adultes ayant vécu de graves ruptures biographiques, le recours simultané à l’écriture, au collage et à la peinture permet de “faire bord” autour de la fuite de la pensée, de matérialiser les zones blanches. La plasticité du support offre alors un contour symbolique.
  • Groupes enfants TSA : Dans un atelier composé d’enfants autistes (source : Oury & Delion, 2019), l’introduction de techniques mixtes a démontré une augmentation de la participation et de l’émergence de signes subjectifs (choix de matériaux, thématisation, gestes singuliers), absents lors des ateliers plus dirigistes.
  • Adolescents hospitalisés : Un chapitre publié dans Art Therapy and Adolescents (Malchiodi, 2012) rapporte que l’usage des techniques mixtes permet de diminuer l’évitement (32% des jeunes osent exposer une production hybride contre 19% en médium unique) et de soutenir un investissement plus engagé de la séance.

Le risque d’éparpillement, réel, doit être pensé : c’est la fonction de l’accompagnement, du dispositif de soin, de transformer la diversité du matériau en sécurité psychique, et non en dispersion.

Processus de subjectivation : la traversée du pluriel

De l’objet à l’espace potentiel

L’usage des techniques mixtes repousse les frontières traditionnelles de l’objet d’art, au profit de véritables “espaces transitionnels”, selon l’expression de Winnicott. L’objet n’est pas seulement extérieur, il devient passage, interface. Les patients investissent la création d’œuvres qui ne se pliant pas à une catégorie rassurante, les obligent à inventer leur propre code, leur logique interne, et à s’aventurer sur un terrain subjectif inédit.

Le travail du soin : tenir ensemble l’hétérogène

L’art-thérapeute ne se contente pas d’ouvrir une palette de matériaux. Son enjeu est de soutenir ce qui émerge, d’accueillir l’irrésolu : la tache, la déchirure, l’empreinte. Il garantit que cet hétéroclite ne vire pas au chaos. En cela, la technique mixte opère, au fil des séances, comme un double miroir : à la fois surface d’inscription pour la complexité interne, et expérience graduelle de l’unité. Le psychanalyste Jean Bergeret évoquait ce que la rencontre du matériel disparates peut donner lieu à une véritable “prise de corps du sujet” (Bergeret, La personnalité normale et pathologique).

Parfois, les productions issues des techniques mixtes, leur texture, leur densité, annoncent des retournements subtils dans la trajectoire clinique : un patient qui refusait toute manipulation de la matière molle ose toucher la glaise mêlée à l’acrylique ; une adolescente anxieuse détourne ses collages obsessionnels grâce à l’irruption de la peinture éclatée sur leur surface.

Du fragment à la narration de soi : enjeux symboliques et limites

  • Recomposition : L’assemblage même de matériaux épars, souvent impossibles à fondre ensemble, matérialise la possibilité de recoller ses propres morceaux psychiques, d’articuler des fragments hétérogènes en un récit nouveau.
  • Limite de l’intégration : Certaines situations cliniques, notamment chez des patients états-limites ou psychotiques, montrent que l’absence de “cadre feuille” – de limites support ou relationnelles – peut parfois exacerber l’angoisse jusqu’à la déliaison. Le rôle du cadre, là, est crucial.

Ce paradoxe – intégrer tout en acceptant la fracture – résonne particulièrement dans la pratique contemporaine de l’art-thérapie où chaque patient, confronté à la matière plurielle, se confronte à son propre espace interne de contradictions, de possibles, de deuils à traverser.

Pour aller plus loin : perspectives sur l’identité à l’ère du mêlé

L’utilisation croissante des techniques mixtes en art-thérapie ne relève ni de la mode ni d’une recette universelle. Elle interroge en profondeur le rapport à la subjectivité, au récit de soi et à la symbolisation. La plasticité du dispositif, sa capacité à accueillir la répétition, l’accident, la surprise, place chaque créateur en position d’acteur de sa propre histoire, invitant le thérapeute à demeurer à la fois garant du cadre et témoin du surgissement de l’inédit. À l’heure où la clinique du trauma, des identités fragmentées, du nomadisme psychique s’impose de plus en plus (voir les travaux de J.-D. Nasio, Le corps de l'autre), la créativité du pluriel reste une alliée précieuse pour soutenir la subjectivation, là où la parole seule ne suffit pas.

Explorer la richesse des techniques mixtes en art-thérapie, c’est peut-être tenter de répondre à cette question silencieuse de beaucoup de patients : “Puis-je encore me reconnaître au travers d’un patchwork de fragments, d’essais, de matières ?" L’enjeu n’est pas tant de réunifier à tout prix que de s’autoriser l’espace du “composite”, là où la subjectivité continue d’advenir, fragile mais vivante.

Pour approfondir

  • Kaës, R. (1997). Le groupal et le sujet du groupe.
  • Rosalind Krauss, L’originalité de l’avant-garde, 1985.
  • Roussillon, F., Le jeu et l’autre, 1999.
  • Malchiodi, C.A., Art Therapy and Adolescents, 2012.
  • Winnicott, D.W., Jeu et réalité, 1971.
  • Oury, J., & Delion, P. L’autisme et la psychothérapie institutionnelle, 2019.
  • Journal of the American Art Therapy Association, 2018
  • AFRATAPEM – Enquête nationale, 2021.
  • Nasio, J.-D., Le corps de l’autre, 2007.

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