L’alchimie du multiple : penser la combinatoire des médiations en art-thérapie

25/08/2025

Ouvrir des champs : pourquoi conjuguer plusieurs médiations artistiques ?

L’art-thérapie contemporaine n’est plus l’apanage d’une seule discipline : les ateliers se multiplient où la peinture dialogue avec la musique, où l’écriture s’invite au cœur du modelage, où le corps trace dans l’espace, ponctué de mots, de lignes et de couleurs. Cette hybridation n’est pas simple effet de mode : elle répond profondément à la diversité des besoins des patients, à la complexité du psychisme et aux limites de chaque medium.

Il a été montré que la diversité des outils en art-thérapie favorise l’accès à différentes strates de la vie psychique. Des travaux anglo-saxons (Moon, 2009 ; Malchiodi, 2012) soulignent que pour des sujets souffrant de troubles sévères de la communication (troubles psychotiques, autisme, états de dissociation post-traumatique), la possibilité de passer d’un langage à l’autre – du geste plastique au son, du mouvement aux mots – fluidifie l’expression et l’intelligibilité des vécus internes. L’alternance ou la combinaison des médias favorise la symbolisation là où l’unique medium pouvait rester impuissant face à certains verrous psychiques.

Dans une enquête de l’Afratapem (2018), 72 % des art-thérapeutes français interrogés déclaraient utiliser, dans la même séquence de soin, au moins deux médiums artistiques. Plus qu’une tendance, il s’agit d’une réponse clinique à la variation des besoins expressifs et à la nécessité de détourner, contourner ou franchir certains obstacles. Penser l’articulation des médiations devient ainsi le cœur de nombreux dispositifs thérapeutiques.

Sculpture, écriture, danse… : panorama des médiations et leurs spécificités

Avant d’envisager l’articulation, il est nécessaire d’appréhender ce qui distingue chaque médiation : chaque medium possède, en effet, ses langages propres, ses résonances inconscientes, ses contraintes et libertés. Quelques repères :

  • Médiations plastiques (peinture, modelage, collage, dessin) : mettent en jeu le geste, la trace, l’empreinte. Elles invitent à déposer, fixer ou altérer la matière. Leur temporalité – lente ou rapide – joue sur la possibilité de se distancer ou de s’immerger.
  • Médiations corporelles (danse, théâtre, mime) : sollicitent le mouvement, l’espace, l’enracinement corporel. Elles réintègrent le corps souvent clivé dans la souffrance psychique, et permettent une mise en récit préverbale du vécu.
  • Médiations sonores (musique, voix, rythme) : traversent la dimension temporelle : la répétition, la variation, l’harmonie ou la cacophonie. Elles sont souvent accessibles là où les mots manquent et la douleur chante sous une forme cryptée.
  • Médiations verbales (poésie, écriture, récit) : facilitent la narration et la mise en sens, propices à la symbolisation seconde, celle des mots sur les maux, dans la tradition freudienne (Freud, 1915).

La plupart des patients manifestent, consciemment ou non, une affinité ou une difficulté envers certains canaux. Savoir les repérer pour proposer une alternance féconde est un art subtil, jamais automatique, qui engage finesse clinique, écoute et créativité du thérapeute.

Dynamique du passage : comment et pourquoi orchestrer les transitions entre médiations ?

Cheminer entre plusieurs médiums ne va pas de soi. Certains patients vivent la nouveauté comme déstabilisante, d’autres peinent à abandonner un espace d’expression où ils se sentent en sécurité. L’art-thérapeute doit accompagner la traversée, ni trop rapide, ni trop contrainte.

  • Poser une intention : Le passage d’une médiation à l’autre doit s’appuyer sur un cadre solide et une visée partagée : pourquoi ouvrir le champ vers la voix, vers l’écriture ? Cet élargissement fait-il sens cliniquement, à ce moment du parcours ?
  • Maintenir une cohérence symbolique : Dans la clinique du trauma, par exemple, le passage du dessin au mouvement corporel peut soutenir la réintégration de mémoires dissociées (Van der Kolk, 2014). Mais il importe de préserver un fil conducteur, pour éviter toute expérience de morcellement.
  • Proposer des ponts : Les enchaînements créatifs facilitent la transition : écrire à partir d’une image, mettre en voix un texte dessiné, chorégraphier une forme née du modelage. Ces intermédiaires aident le patient à habiter chaque modalité sans rupture brutale.
  • Ajuster le rythme : Chaque sujet avance à sa cadence. La temporalité de l’alternance influence la capacité d’intégration. Certains dispositifs proposent un médium différent à chaque séance ; d’autres, au sein d’une même session, laissent surgir l’envie de changer de canal.

En pratique, travailler le passage d’un medium à l’autre revient à penser une dramaturgie subtile : ni juxtaposition mécanique, ni fusion confuse. Il s’agit d’inventer des passages, des seuils, des sas de symbolisation, inspirés tantôt par la clinique, tantôt par la matière elle-même.

Exemples cliniques : articulation et transformation

Plusieurs vignettes de terrain permettent de saisir la puissance d’un travail multi-médiatif :

  • Un adolescent en retrait social sévère ne pouvait approcher la parole en groupe. Le travail a débuté par de la peinture abstraite, puis a glissé vers la création de petites histoires en s’appuyant sur les images réalisées. Peu à peu, la co-présence du dessin et du texte a ouvert la voie au récit oral, puis à des jeux dramatiques. Le passage progressif entre les médiations a servi de levier à la restauration du lien social.
  • En hôpital de jour, un atelier “du geste à la voix” combine percussions, calligraphie, puis improvisation vocale. Ce dispositif permet de passer du médium solide (papier, instruments) à l’éphémère (voix, mouvement), accompagnant des patients psychotiques dans la tolérance à l’incertitude, à la spontanéité, et à une co-construction du sens.
  • Pour des enfants ayant vécu des violences précoces, l’alternance entre modelage (terre, pâte autodurcissante), collage puis écriture courte a permis de soutenir la réappropriation du corps, puis la nomination de ce corps, toujours à distance de ce qui n’est pas encore dicible.

Ces exemples, rapportés notamment dans la revue “Art Therapy: Journal of the American Art Therapy Association” (2019, vol. 36), montrent que l’efficacité d’un dispositif multi-médiatif réside dans la façon dont l’art-thérapeute module, ajuste, accompagne les passages, en restant attentif à la singularité du sujet.

Quelques cadres méthodologiques pour articuler plusieurs médiations

Articuler différentes médiations n’est pas affaire d’intuition seule : cela suppose un cadre clinique et éthique solide, pour éviter l’effet “zapping” ou le risque d’un vécu de fragmentation. Plusieurs modèles offrent des repères.

  1. La progression du “multi-art” séquencé : chaque médiation est explorée sur une série de séances avant de passer à la suivante. Permet un approfondissement propre avant de relier les expériences.
  2. La combinatoire transversale : différentes médiations sont disponibles en parallèle dans un même espace-temps, et le sujet choisit à tout moment. Ce modèle promeut l’autonomie et la liberté associative.
  3. La médiation intégrative : un projet ou un thème fédérateur sert de lien : par exemple, “Je me raconte en couleurs et en sons”. Les créations circulent entre les mediations, l’accent est mis sur la cohérence narrative.
  4. La “passerelle” thérapeutique : le thérapeute propose délibérément un passage d’un medium à l’autre pour traiter une impasse : par exemple, face à une inhibition dans l’écriture, proposer un travail corporel pour relancer la circulation psychique.

Aucune méthode n’est universelle ; la clinique invite à ajuster en permanence. Mais l’existence d’un cadre contenant, explicite et verbalement énoncé, se révèle une condition majeure de réussite (Agnès Charpentier, “L’Art-Thérapie”, Dunod, 2022).

Effets thérapeutiques observés et signaux à surveiller

L’utilisation combinée de plusieurs médiations peut s’accompagner de bénéfices notables :

  • Augmentation de l’engagement dans le processus thérapeutique (Hinz, 2020).
  • Favorisation de la symbolisation primaire et secondaire.
  • Réduction des symptômes anxieux lors du passage d’une médiation plastique à une médiation corporelle (étude Danet et al., 2017 sur 120 patients, CHU Tours).
  • Renforcement des capacités associatives, surtout chez les sujets ayant connu des ruptures développementales précoces (Paolillo, 2019).

Toutefois, il existe aussi des points de vigilance : surcharge sensorielle, désorganisation possible pour les personnes à structure fragile, risques de trop grande dispersion si le fil conducteur se perd. L’observation fine – durant, après la séance, dans la temporalité du suivi – s’impose comme garantie du processus.

Quelques outils pratiques pour l’art-thérapeute

  • Le journal de bord pluri-médiatif : outil simple qui permet au patient comme au thérapeute de consigner, séance après séance, les ressentis liés à chaque médiation, leur articulation, leur impact.
  • La “fiche pont” : petit support où l’on note comment une expérience réalisée dans un medium peut se prolonger, se transformer dans un autre. Par exemple : “J’ai posé ma colère en rouge sur la toile, puis je l’ai criée en chanson.”
  • L’évaluation participative : intégrer régulièrement des temps où le participant peut verbaliser ce que chaque medium lui apporte, ses réticences, ses découvertes, ses surprises.

L’art-thérapeur, à travers ces outils, soutient une circularité : non pas collection d’expériences juxtaposées, mais véritable processus de tissage et de transformation.

Vers un art-thérapie fluide et évolutive

Articuler plusieurs médiations artistiques, dans une pratique art-thérapeutique exigeante, c’est inventer pour chaque patient une partition singulière, où les langages se répondent, se relaient, se déploient. À l’heure où les neurosciences confirment l’impact de la multi-modalité (Dileo & Bradt, 2016), il importe de cultiver cette plasticité : la créativité ne réside pas seulement dans les matériaux mais aussi dans l’art d’agencer, de relier, d’accueillir l’inattendu. Là où la parole seule échoue, le passage d’un medium à l’autre devient promesse de renouvellement et de transformation ; un chemin vers la liberté intérieure, patiente et joyeuse, de créer et de se réinventer.

En savoir plus à ce sujet :