Sculpter le lien : quels repères pour choisir un médium en art-thérapie ?

17/08/2025

Du médium comme opérateur psychique : un héritage de l’histoire de l’art-thérapie

Bien avant que les neurosciences ne s’y intéressent, les pionniers de l’art-thérapie ont considéré l’acte créateur comme un processus où la matière dépose, soutient ou secoue le psychisme. De Margaret Naumburg à Edith Kramer (Naumburg, 1966 ; Kramer, 1971), il ne s’agit pas de transformer un patient en artiste, mais de proposer une expérience où le médium mobilise l’imaginaire, la mémoire corporelle, l’identitaire.

  • La matière comme miroir du soi : La peinture, la terre, le collage… offrent chacun une qualité d’engagement différente : quelque chose de la relation au monde se rejoue, dès le choix du matériau.
  • Un langage préverbal : Pour des patients peu enclins à verbaliser, la matière devient langage primaire, là où la parole fait défaut.
  • Sécurité ou effraction : Certains matériaux peuvent contenir, d’autres provoquer ou déstabiliser : leurs impacts sont documentés, mais jamais automatiques (voir De M’Uzan, 1994).

Les médiations artistiques ne sont donc pas interchangeables : chacune porte une mémoire culturelle, une puissance symbolique, une expérience sensorielle qui n’appartiennent qu’à elle.

Sensibilité, histoire et contexte du patient : un triptyque incontournable

L’unicité de chaque personne prime : aucune grille rationnelle ne peut, à elle seule, déterminer le choix du médium. Quelques repères :

  • L’accès sensoriel et moteur : Face à un patient atteint de troubles moteurs, certains médiums seront inaccessibles. La peinture pour une hémiparésie peut devenir source de frustration, sauf si on l’adapte (Gris, 2018). Inversement, le modelage peut mobiliser une motricité globale et soutenir la réappropriation corporelle.
  • L’histoire personnelle et symbolique : La terre peut réveiller des souvenirs d’enfance, positifs ou douloureux. Le collage, technique « froide », peut apaiser ceux qui redoutent la perte de contrôle qu’imposent les matériaux « chauds » (encre, peinture fluide). Les conflits, rejets ou appétences du patient sont des boussoles précieuses.
  • Le contexte psychopathologique : Les études montrent, par exemple, que chez les patients psychotiques, un médium trop fluide ou à forte empreinte tactile (gouache, argile) peut menacer le sentiment de limites (Anzieu, Le Moi-peau, 1985). À l’opposé, un support structurant (dessin au crayon, techniques de collage) favorise plus volontiers l’auto-organisation.

S’ajoutent à ces critères la culture, le handicap, le niveau d’habituation artistique – autant de paramètres multidimensionnels, révélés par le dialogue thérapeutique et écoutés sans a priori.

Le médium comme espace de mise en tension : tenir entre sécurité et potentialité

Proposer un médium, c’est construire une aire de jeu possible, pour reprendre la métaphore de Winnicott (Winnicott, 1975). Mais quel jeu, et pour qui ?

  • Matières “dures” et matières “molles” : D’après Malchiodi (2012), les matériaux “liquides” (peinture, encre) libèrent davantage l’affect mais exposent à une angoisse de débordement ; les supports “secs” (crayon, craie) rassurent, créent une distance. Savoir doser l’intensité émotionnelle d’un médium fait partie du métier.
  • Le risque de trop coller à la demande : Certains patients veulent contrôler, choisir, rester en terrain connu. Or, le soin s’épanouit parfois dans la surprise, l’inattendu. Suggérer un matériau écarté par le patient, c’est ouvrir l’horizon… mais sans jamais forcer.

Un chiffre rarement évoqué : selon une étude de l’American Art Therapy Association menée en 2015 auprès de 675 art-thérapeutes, 80 % choisissent la suggestion d’une palette restreinte de médiums pour les premières séances, puis élargissent selon la dynamique et la confiance installée (AATA, 2015).

Cadre institutionnel et réalité matérielle : des contraintes qui façonnent le soin

L’art-thérapie ne se pratique pas en laboratoire : le contexte pèse lourd. Un centre hospitalier, un cabinet libéral, une structure carcérale, chacun façonne la rencontre entre sujet et matériau.

  • Disponibilité et accès : Une pâte à modeler de qualité thérapeutique coûte entre 12 et 40 € le kilo ; la gouache non toxique, autour de 7 €/l. Dans bien des structures, il faut composer avec des dotations réduites, en privilégiant le support à la fois accessible, évocateur et renouvelable.
  • Questions d’hygiène et de sécurité : La céramique requiert un four ; l’utilisation de colles ou de solvants impose un protocole (formations et surveillances). L’âge des usagers entre en jeu : certains matériaux sont prohibés en psychiatrie infanto-juvénile (ciseaux tranchants, etc.).
  • Le collectif versus l’individuel : Dans un groupe, le médium doit permettre un espace à la fois suffisamment partagé (grand format, fresque) et respectueux des besoins de chacun. Les supports très personnalisés (carnet singulier, écriture intime) relèvent plutôt des séances individuelles.

La temporalité du processus : du geste inaugural à la répétition

Certains médias sont plus adaptés à l’acte d’ouverture – oser marquer le support d’une trace – d’autres à la transformation en profondeur, dans le temps long de la thérapie.

  • L’enjeu du “premier pas” : Un adulte souffrant d’inhibition pourra être soutenu par l’exploration libre du pastel, alors que pour un enfant présentant des troubles de l’attention, la terre modelable court-circuite la dispersion à travers l’ancrage sensoriel.
  • Transformation et résilience : Adapter le médium au rythme du patient, c’est par exemple permettre le passage du crayon à la peinture, ou de la feuille à la toile, selon l’évolution du cadre transférentiel et du cheminement psychique. Certains auteurs (Lusebrink, 2010) soulignent qu’osciller entre plusieurs médiums favorise la réparation par la souplesse du jeu créatif.

Les propriétés symboliques spécifiques à chaque médium

Au-delà des aspects pratiques ou cliniques, la symbolique propre à chaque matériau pèse dans la décision :

  • La terre : symbole d’ancrage, travail du dedans et du dehors. Son façonnage rappelle le maternage, le contact avec le corps maternel (voir S. Freud, 1910).
  • La peinture : expérience de l’étalement, de la dilatation des frontières, de la liquéfaction des affects – ce qui peut évoquer la fusion ou, au contraire, la dissolution de soi.
  • Le collage : travail de composition, d’assemblage de la réalité morcelée. Outil privilégié avec des sujets traversant des épisodes dissociatifs (Kaplan, 2000).
  • Le dessin : structuration, mise à distance ; le support du crayon incite à la répétition, à la maîtrise, voire à l’élaboration narrative.

Chaque matériau écrit une histoire différente sur la feuille blanche du processus psychique.

Quelques balises pour guider le choix – Table récapitulative

Médium Indications Cliniques Risques/Potentiels Symbolique fréquente
Argile Travail sur le corps, ancrage, troubles psychosomatiques Difficultés de limites corporelles, possible régression Maternel, création/formation
Peinture Libération émotionnelle, difficulté de verbalisation Débordement, angoisse de dissolution Expression, fusion
Dessin (crayon) Besoin de sécurité, structuration Trop de contrôle, inhibition Maîtrise, narration, frontière
Collage Dissociation, élaboration par fragments Éloignement de l’émotion brute Recomposition, identité, choix

Vers la multiplicité : pour une clinique ouverte du médium

Il n’existe pas de recette ni d’automatisme. L’art-thérapie est l’art du dialogue entre le sujet, la matière, et le contexte : le choix du médium s’éprouve, s’ajuste, se renouvelle. Ce qui importe, c’est la vitalité du processus et la qualité de l’accompagnement. Oser varier les supports, rester à l’écoute des mouvements internes et externes, accueillir l’imprévu : voici quelques-unes des boussoles qui guident cette clinique du sensible et du créationnel.

Ce champ continue d’évoluer, s’enrichissant d’approches exploratoires : intégration du numérique, émergence des collages sonores, hybridations avec l’art brut… La réflexion éthique et la supervision restent centrales pour penser, dans chaque situation, le sens et la portée du choix du médium.

  • American Art Therapy Association : www.arttherapy.org
  • Malchiodi, Cathy. L’Art-thérapie. Approche, pratiques, outils. 2012.
  • S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse. 1910.
  • Kaplan Francis, Art, Science et Art-thérapie. Dunod, 2000.
  • Winnicott, D.W., Jeu et réalité. 1975.
  • Lusebrink, V. Expressive Therapies Continuum, 2010.
  • Anzieu, D. Le Moi-peau. 1985.
  • Gris, Claudia. Art-thérapie et handicap moteur, 2018.

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