Médiations artistiques en art-thérapie : méthodes, critères de choix et enjeux cliniques, regards d’une pratique clinicothérapeutique

17/07/2025

La place centrale du dessin en institution : entre cadre et liberté

Le dessin occupe une place quasi incontournable dans les dispositifs d’art-thérapie institutionnelle, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents ou d’adultes. Il tient cette position pour plusieurs raisons, observées autant sur le terrain que dans la littérature spécialisée (Anne Brun, Jean-Pierre Klein, J. Press). Tout d’abord, il présente un accès immédiat : une feuille, un crayon, et voici un espace où déposer l’impensé, le non-dit, le trop-plein émotionnel ou l’indicible.

Ce potentiel universel du dessin réside également dans sa capacité à faire médiation entre intériorité et extériorité : ce qui était vécu, mais sans forme, acquiert une existence visible. Les institutions de soin l’utilisent souvent comme première porte d’entrée, même avec des personnes peu coutumières du langage artistique. C’est un médium modulable – on peut pointer, tracer, raturer, gommer, recommencer. Pour des jeunes patients présentant des troubles envahissants du développement, la structuration de l’espace (bord de la feuille, surface à investir) fait déjà travail de contenance psychique (voir travaux de D. Anzieu sur le Moi-peau).

Parmi les observations cliniques récurrentes :

  • Chez les enfants hospitalisés, 79 % participent spontanément à des ateliers de dessin lorsqu’il leur est proposé en premier lieu (Leclerc et al., 2013).
  • L’anxiété liée à la page blanche diminue lorsqu’elle s’accompagne d’une consigne symbolique (« dessine ce qui vit dans ton ventre », etc.), favorisant le déplacement du sujet hors de la simple “performance” graphique.

Peinture et symbolisation : de la tache à la métaphore intérieure

Quand la création se conjugue à la fluidité de la peinture, un autre processus s’ouvre. Les matériaux, de la gouache à l’acrylique, autorisent ce passage du geste à l’imprévu, du contrôle à l’accident. Pour les sujets dont l’élaboration psychique peine à formaliser la douleur ou la perte, la peinture offre ce que Winnicott appelait le « jeu créatif », espace transitionnel entre soi et le monde.

La peinture engage le sujet vers l’accueil de la trace, de la couleur, du mouvement, parfois provoquant la surprise : le hasard pigmentaire devient alors phénomène à penser, capable de susciter la mise en récit. Les enfants en état de stress post-traumatique, par exemple, trouvent dans la peinture un détour sécure ; la symbolisation opérée par la couleur vient là où le langage verbal échoue (Fonteyne et Michel, 2019).

Les observations en atelier montrent que :

  • Les séances de peinture prolongées (>30 min) permettent une diminution mesurable du taux de cortisol chez des patients présentant des états anxieux légers à modérés (Koch et al., 2016).
  • Les adultes présentant un syndrome dépressif réagissent favorablement au travail de la couleur – 54 % évoquent un effet de « relief émotionnel » après six séances impliquant peinture libre, contre 34 % pour les séances basées sur le dessin seulement (enquête interne, Centre Antonin Artaud, 2021).

Modelage : le corps et les limites psychiques à l’œuvre

Le travail du volume par le modelage (argile, terre, pâte à modeler, cire) s’avère particulièrement fécond dans de nombreux contextes thérapeutiques. Dès le contact avec la matière, les mains ressentent, malaxent, affrontent les résistances ou testent la plasticité. Les travaux de Janine Chasseguet-Smirgel sur la symbolique du modelage montrent combien ce toucher archaïque vient réveiller mémoire corporelle et perception des contours du Moi.

Pour les enfants aux prises avec des troubles somatopsychiques ou les adultes victimes de traumatismes physiques, modeler c’est revenir aux frontières du corps. Les gestes d’écrasement, d’étirement, de lissage, sont autant de tentatives de réhabiter une enveloppe souvent ressentie comme fissurée ou floue. Les ateliers spécialisés en psychiatrie adulte observent une diminution significative des comportements auto-agressifs lors de cycles de modelage réguliers (Godard et Borel, 2018).

Les bénéfices associés incluent :

  • Un ancrage sensorimoteur accru pour les personnes souffrant de dissociation (T. Ogden, 2015).
  • La possibilité d’affirmer des limites, de manipuler, puis de transformer ou détruire la forme (expérience de “reparation symbolique”).

Le collage : adaptation, imaginaire et inclusion

Le collage relève d’une posture paradoxale : s’approprier des fragments d’images extérieures pour tisser une narration intime. Cette technique, chère à Henri Matisse en fin de vie, devient souvent accessible à des personnes dites "non artistes", en situation de handicap ou souffrant de fin de vie.

Toutefois, le collage présente des limites : certains sujets, notamment les jeunes enfants ou les personnes souffrant de troubles obsessionnels, peuvent être mis en difficulté par la multiplicité de choix et la confrontation à des images toutes faites. Les patients schizophrènes, par exemple, expriment parfois une exacerbation de l’angoisse face à l’impossibilité de se situer par rapport aux éléments imposés (E. Jeammet, Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, 2018).

Points d’intérêt à retenir :

  • Convient aux adultes souffrant de déstructuration identitaire par l’intégration de fragments (cas d’anorexie mentale, selon les protocoles de l’Hôpital Sainte-Anne).
  • Peut induire un effet de « débordement perceptif » chez 17 % des enfants présentant des troubles sensoriels (R. Brunner, La pratique du collage en art-thérapie, 2020).

L’écriture en art-thérapie : singularité et métamorphose du verbe

Si le langage paraît réservée au champ verbal, l’art-thérapie s’appuie aussi sur l’écriture, sous forme de poésie, de fragments, de lettres ou de journaux intimes graphiques. Ici, il s’agit moins de produire du sens que de jouer avec la lettre, le rythme, la calligraphie, dans une optique transmodale : écrire pour voir, écrire pour sentir.

À la croisée de la psychanalyse et des neurosciences, plusieurs études (Université Lyon 2, 2019) relèvent une amélioration du sentiment de cohérence narrative chez les patients qui pratiquent l’écriture expressive intégrée à des médiations visuelles. L’écriture offre un espace de sursis par rapport à la toute-puissance de la parole immédiate ou de l’acte impulsif.

Spécificités notables :

  • Permet d’articuler expressivité et contrôle pour les patients hyperémotifs.
  • Souligne le travail sur le silence, le blanc, la ponctuation : l’espace du texte devient surface à investir.

La photographie : regard, distance et re-composition clinique

Longtemps restée périphérique, la photographie est désormais intégrée à de multiples protocoles art-thérapeutiques. Plus qu’un simple « outil de documentation », elle devient moyen de construction identitaire et d’élaboration à travers la prise de vue, la sélection, voire le photomontage.

La photographie instaure une distance protectrice pour des patients aux prises avec la honte corporelle, le trauma ou la massive inhibition narcissique. Les études menées en cancérologie pédiatrique (C. Goujon, 2017) notent une valorisation de l’image de soi : 63 % des jeunes patients élus à des ateliers photo témoignent d’une augmentation de l’estime de soi mesurée à 3 mois.

Intérêts cliniques observés :

  • Offre la possibilité de rejouer un scénario (mise en scène photographique).
  • Permet un retour sur soi différé, propice à une doucereuse forme d’autoacceptation.

Critères de choix du médium : une alchimie clinique

Le choix du médium artistique s’effectue rarement de manière arbitraire. Il repose sur plusieurs critères :

  • Le diagnostic et les repères développementaux : âge, capacités sensori-motrices, niveau de structuration psychique.
  • Le projet thérapeutique : travail sur l’enveloppe, la limite, la narration, l’affect.
  • L’histoire subjective du patient : expériences antérieures de création, résistances ou traumatismes liés à certains matériaux.
  • La facilité d’accès et la sécurité physique : présence d’allergies, de conduites auto-agressives ou de potentiel de passage à l’acte.

À cela s'ajoute l’observation clinique : la souplesse d’une médiation permet l’ajustement au fil des séances et la progression vers d’autres modes expressifs.

Médiations numériques et multimédia : de nouveaux territoires

Avec l’essor du numérique, les ateliers multimédias font leur entrée en art-thérapie. Tablettes graphiques, logiciels de montage, réalité augmentée s’invitent dans les parcours innovants, notamment auprès d’adolescents ou dans les unités post-trauma.

Le multimédia permet la superposition d’images, le montage sonore, l’animation – autant de processus de transformation dynamique de la matière psychique. Des recherches en Allemagne et au Canada (R. T. Wilkinson, 2020) soulignent que les médiations numériques facilitent l’accès au jeu symbolique pour des adolescents coupés du langage verbal ou ayant vécu des violences numériques (cyberharcèlement par exemple).

Risques et limites :

  • Nécessité d’un ancrage corporel préalable (certains sujets s'échappent dans la virtualité).
  • Risque d'inhibition chez les patients en rupture avec le progrès technologique.

Composer et articuler plusieurs médiations au fil du parcours

Un accompagnement art-thérapeutique ne se limite presque jamais à un seul médium. La progression va souvent du plus structurant (le cadre de la feuille, la matière solide) au plus fluide (couleur, écriture), pour ensuite revenir au volume ou au collage, selon l’évolution du travail thérapeutique.

Articuler plusieurs médiations, c’est offrir une palette d’expériences :

  • Laisser émerger la préférence spontanée.
  • Travailler l’échec, la frustration, les limites : les passages d’un médium à l’autre confrontent le patient à des vécus différents.
  • Créer du lien entre les ateliers : une écriture peut commenter une photographie, un collage peut intégrer des productions dessinées…

Techniques mixtes et processus de subjectivation

Les techniques mixtes – peinture-collage, dessin-écriture, modelage-intégration d’objets – s’imposent progressivement dans la boîte à outils de l’art-thérapie. Elles multiplient les possibilités, ouvrent la création à l’aléa et l’hybridation, ce qui favorise le sentiment d’être « auteur » de sa production.

Pour certains patients, la possibilité d’associer plusieurs matériaux représente une chance de retisser l’expérience du morcellement ; le sujet passe de l’éclatement à la tentative de réunification, éprouvant physiquement et psychiquement la capacité à assembler, rendre cohérent, transformer. Plusieurs travaux de recherche (Université Paris Nanterre, 2022) mettent en lumière une amélioration de la mentalisation chez des adolescents engagés dans des parcours de techniques mixtes comparativement à une médiation unique.

Des médiations plurielles, une part d’inédit

Que ce soit par le dessin, la peinture, le modelage, le collage, l’écriture, la photographie ou le multimédia, chaque chemin de médiation invite l’individu à composer avec sa propre histoire. Savoir choisir, doser, articuler ces médiations relève d’une pratique aussi créative que rigoureuse. Car, dans l’atelier, l’inattendu surgit : une trace qui résiste, un collage qui dérange, une image qui bouleverse. C’est dans cet espace, fragile et nourrissant, que se jouent le travail thérapeutique de subjectivation et la rencontre avec soi.

Pour aller plus loin :

  • Association Française d’Art-Thérapie
  • Brun, Anne.
  • Fonteyne, B., Michel, A. (2019). Groupes de parole et ateliers de peinture auprès d’enfants migrants.
  • Klein, Jean-Pierre.
  • Koch, A. et al., (2016). Art therapy improves mood.

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