L’art-thérapie au miroir de la psychiatrie européenne : les figures qui ont façonné le XXe siècle

03/04/2026

L’expression artistique : une ouverture dans les marges de la psychiatrie

Le XXe siècle européen a vu surgir un frottement fécond entre création artistique et démarche thérapeutique. Sur le terrain de la psychiatrie, cette rencontre n’a rien d’anodin : les pionniers de l’art-thérapie y ont bousculé les savoirs établis et les modes de relation soignant-soigné, en remettant l’acte de créer au cœur du soin psychique. Si l’expression artistique traverse tout autant l’histoire de l’art que celle de la folie (pensons aux œuvres du « folie artiste », du patient visionnaire ou du génie traversé par la mélancolie), l’émergence de l’art-thérapie comme discipline clinique est le fruit de trajectoires inédites, d’engagements individuels, parfois même d’insolences créatives face à la norme. Pour comprendre ces développements, il est crucial de redonner chair à celles et ceux qui, dans l’ombre ou la lumière des asiles, ont ouvert des sentiers pour la pensée et la pratique.

Des prémices intuitifs à la reconnaissance institutionnelle

Avant d’être une spécialité structurée, l’art-thérapie s’inscrit d’abord dans des initiatives empiriques, souvent isolées, portées par des soignants, artistes ou patients eux-mêmes. Plusieurs facteurs historiques jouent un rôle clé :

  • Mutation du regard sur la folie : L’Europe d’après-guerre, bouleversée par la question des traumatismes et des déflagrations psychiques, redécouvre les ressources du non-verbal pour ce qui échappe à la parole.
  • Renouveau de la psychiatrie institutionnelle : À partir des années 1950, de profondes réformes hospitalières, notamment en France, favorisent l’émergence d’approches expérientielles et collectives, où l’atelier d’art trouve sa place.
  • Apports croisés de la psychanalyse et de l’art moderne : Freud, Jung, puis les mouvements surréalistes et expressionnistes, réhabilitent l’inconscient, le rêve et l’image comme trames du sujet.

Trois figures tutélaires et leurs héritages

S’il existe pléiade de protagonistes secondaires, trois noms s’imposent comme figures fondatrices de l’art-thérapie en psychiatrie européenne : Adrian Hill, Edward Adamson et Marguerite Sechehaye. Ils proposent des paradigmes différents, mais partagent une même intuition : la création artistique a le pouvoir de relier l’humain à lui-même, de remodeler son rapport au monde, et — parfois — de transformer la souffrance.

Adrian Hill : l’art au service de la guérison

Adrian Hill (1895-1977), artiste britannique, fait figure de pionnier du mot même « art-thérapie » dans le contexte hospitalier. Atteint de tuberculose, il expérimente pendant sa convalescence la puissance réparatrice du dessin. Engagé dès 1940 comme animateur artistique dans les sanatoriums britanniques, il observe que les malades « s’emparent de l’art pour transférer leurs angoisses sur la toile et récupérer une forme d’agentivité ». Il publie en 1945 Art versus illness, ouvrage fondateur, et milite pour intégrer l’art-thérapie comme discipline paramédicale au sein du système de santé britannique (NHS).

  • Premier à populariser le terme « art therapy » (Hill A., Art Versus Illness, 1945)
  • Insistance sur le lien entre image, imagination et processus de guérison somato-psychique
  • Ses ateliers s’ouvrent progressivement aux patients psychiatriques, amorçant la jonction avec la psychiatrie — élément souvent négligé dans les récits biographiques (Skaife S., Huet V., Art Therapy in the Early Twentieth Century British Context, 2014)

Edward Adamson : respecter l’espace créatif des patients

Edward Adamson (1911-1996) incarne une deuxième génération de pionniers en Grande-Bretagne. D’abord formé comme artiste, il devient en 1946 le premier « art-thérapeute » salarié dans un hôpital psychiatrique anglais : Netherne Hospital, Surrey. Adamson ne conçoit pas l’atelier comme un espace de rééducation, mais comme un véritable laboratoire d’expression singulière. Refusant toute interprétation forcée des œuvres, il s’interdit d’en faire des objets de diagnostic. Son approche, profondément humaniste, vise avant tout à préserver l’autonomie créatrice du patient.

  • Pionnier des collections d’« art brut » en milieu psychiatrique (Adamson Collection, aujourd’hui conservée au Wellcome Collection, Londres)
  • Influence du mouvement Art brut (Dubuffet, Prinzhorn) : valorisation de l’expression spontanée envers et contre les « filtres » éducatifs ou psychiatriques
  • Recherche d’une « rencontre authentique » à travers le médium, sans hiérarchie entre artiste et patient (Goodman S., Art Therapy: An Introductory Framework, 1981)
Nom Pays Période d’activité Réalisations majeures
Adrian Hill Royaume-Uni 1930-1970 Introduction du terme « art-therapy » Premiers ateliers hospitaliers Ouvrage de référence
Edward Adamson Royaume-Uni 1946-1980 Premier poste officiel d’art-thérapeute Constitution d’une collection d’art brut
Marguerite Sechehaye Suisse 1920-1950 Utilisation de l’expression picturale dans le suivi de cas psychotiques Développement de l’accompagnement psychothérapeutique de la création

Marguerite Sechehaye : la symbolothérapie

Marguerite Sechehaye (1887-1964), d’abord linguiste, analyste suisse d’inspiration freudienne, accompagne dans les années 1940 sa patiente « Renée », souffrant de schizophrénie, en recourant à des médiations écrites, picturales, symboliques (Autobiographie d’une schizophrène, 1950). Si le terme « art-thérapie » n’est pas revendiqué, Sechehaye, à travers la « symbolothérapie », anticipe bon nombre de pratiques ultérieures : l’utilisation des images imaginaires ou plastiques, la fabrication d’objets symboliques, la mise en scène de fragments autobiographiques. Elle ouvre la voie à une clinique où le sujet crée pour se réapproprier une histoire et façonnne, par l’art, une sortie de l’aliénation.

  • Renoué avec l’importance de la créativité dans l’opération psychique de reconstruction du Moi
  • Intègre le processus de création artistique dans une démarche psychodynamique (concourant à l’éclosion du courant de l’art-thérapie analytique européen)
  • Témoin d’une époque où la frontière entre psychiatrie, psychanalyse et création artistique est poreuse (Sechehaye M., Symbolisme et psychose, 1951)

Entre psychiatrie, art brut et mouvements d’avant-garde

Il serait réducteur de ne voir l’art-thérapie qu’à travers des noms individuels. La dynamique européenne s’est aussi nourrie des courants artistiques et psychiatriques qui, entre 1920 et 1960, s’influencent mutuellement :

  • Hans Prinzhorn (1886-1933), psychiatre et historien d’art allemand, publie en 1922 Bildernerei der Geisteskranken (« Expressions artistiques des malades mentaux ») – il est souvent cité pour avoir initié la valorisation de la création hospitalière, bien qu’il ne soit pas praticien d’art-thérapie au sens strict.
  • Jean Dubuffet, impulsé par la collection Prinzhorn, rassemble et expose dès 1945 les œuvres d’« art brut » – ce faisant, il change la donne culturelle et légitime un espace de création non académique en dehors des circuits médicaux traditionnels.
  • La psychothérapie institutionnelle en France (Jean Oury, François Tosquelles), intègre l’importance de l’atelier et des médiations créatives dans le traitement des psychoses.

Ces influences convergent dans le mouvement d’ouverture des hôpitaux psychiatriques aux arts plastiques et à la reconnaissance de la créativité comme levier thérapeutique (Revue Pratiques en Santé Mentale, 2012).

Les apports concrets des premiers ateliers en psychiatrie

L’un des tournants majeurs du XXe siècle réside dans l’institutionnalisation progressive des ateliers d’art en psychiatrie. Plusieurs modalités se distinguent :

  1. L’atelier libre : Initié par Adamson, il respecte l’anonymat, la non-violence, et évite interprétations et notations. Il s’agit de donner l’espace pour que le geste créatif advienne sans finalité extérieure.
  2. L’atelier accompagné : Hérité des travaux de Sechehaye et de l’école psychanalytique, il propose un accompagnement du processus créatif par le soignant, sans directivité, mais avec une résonance et un soutien du « travail du symbolique ».
  3. L’atelier pédagogique ou rééducatif : Plus fréquent au début du siècle, il tombe en désuétude au fil du temps, car il tend à imposer des modèles, au détriment d’une créativité authentique.

La reconnaissance institutionnelle de l’art-thérapie s’est consolidée dès les années 1960 : création d’associations professionnelles (BAAT – British Association of Art Therapists, 1964), structuration de la formation universitaire (Goldsmiths, University of London), et apparition du métier dans le paysage hospitalier français à partir des années 1970.

Tensions, critiques et mutations contemporaines

Les pionniers ont permis d’ancrer la légitimité clinique de l’atelier d’art en psychiatrie, mais non sans débats. Deux points demeurent en tension :

  • Le statut de la création : Outil de diagnostic ? Simple dérivatif ? Ou espace de subjectivation et de rencontre ? Adamson insistait sur la nécessité d’une éthique du respect de l’œuvre produite.
  • La place du thérapeute : Doit-il être interprète, accompagnateur, observateur silencieux, ou engagé activement dans le processus ? Chacune de ces postures déplace la clinique et la relation de soin.

Enfin, il faut rappeler que si l’expression plastique a permis d’ouvrir la psychiatrie sur le monde artistique, elle s’est elle-même transformée au contact des pratiques d’ateliers : naissance d’une esthétique hors-norme (l’Art brut, l’Outsider Art), brouillage de la frontière artiste-patient, et, parfois, subversion réparatrice de la toute-puissance pathologique.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

L’art-thérapie s’est épanouie en Europe grâce à quelques figures audacieuses et à une histoire tissée d’expériences partagées, de résistances et d’élans créateurs. Leur héritage irrigue les pratiques contemporaines : aujourd’hui, plus de 10 000 art-thérapeutes sont recensés en Europe (source : European Federation of Art Therapy), et chaque année, de nouveaux travaux de recherche clinique viennent soutenir la légitimité d’une approche qui fait de l’art un allié de la transformation psychique.

Les questionnements des pionniers survivent dans les ateliers contemporains : jusqu’où s’aventurer dans l’interprétation des œuvres ? Quelles frontières entre réparation et création ? Que fait l’image au symptôme ? Il n’existe pas de réponse simple, mais la dynamique enclenchée au XXe siècle garde toute sa fécondité. Nous sommes les héritiers vivants de ce dialogue entre création, soin et humanité, dans un champ en perpétuel mouvement.

En savoir plus à ce sujet :