Trois figures tutélaires et leurs héritages
S’il existe pléiade de protagonistes secondaires, trois noms s’imposent comme figures fondatrices de l’art-thérapie en psychiatrie européenne : Adrian Hill, Edward Adamson et Marguerite Sechehaye. Ils proposent des paradigmes différents, mais partagent une même intuition : la création artistique a le pouvoir de relier l’humain à lui-même, de remodeler son rapport au monde, et — parfois — de transformer la souffrance.
Adrian Hill : l’art au service de la guérison
Adrian Hill (1895-1977), artiste britannique, fait figure de pionnier du mot même « art-thérapie » dans le contexte hospitalier. Atteint de tuberculose, il expérimente pendant sa convalescence la puissance réparatrice du dessin. Engagé dès 1940 comme animateur artistique dans les sanatoriums britanniques, il observe que les malades « s’emparent de l’art pour transférer leurs angoisses sur la toile et récupérer une forme d’agentivité ». Il publie en 1945 Art versus illness, ouvrage fondateur, et milite pour intégrer l’art-thérapie comme discipline paramédicale au sein du système de santé britannique (NHS).
- Premier à populariser le terme « art therapy » (Hill A., Art Versus Illness, 1945)
- Insistance sur le lien entre image, imagination et processus de guérison somato-psychique
- Ses ateliers s’ouvrent progressivement aux patients psychiatriques, amorçant la jonction avec la psychiatrie — élément souvent négligé dans les récits biographiques (Skaife S., Huet V., Art Therapy in the Early Twentieth Century British Context, 2014)
Edward Adamson : respecter l’espace créatif des patients
Edward Adamson (1911-1996) incarne une deuxième génération de pionniers en Grande-Bretagne. D’abord formé comme artiste, il devient en 1946 le premier « art-thérapeute » salarié dans un hôpital psychiatrique anglais : Netherne Hospital, Surrey. Adamson ne conçoit pas l’atelier comme un espace de rééducation, mais comme un véritable laboratoire d’expression singulière. Refusant toute interprétation forcée des œuvres, il s’interdit d’en faire des objets de diagnostic. Son approche, profondément humaniste, vise avant tout à préserver l’autonomie créatrice du patient.
- Pionnier des collections d’« art brut » en milieu psychiatrique (Adamson Collection, aujourd’hui conservée au Wellcome Collection, Londres)
- Influence du mouvement Art brut (Dubuffet, Prinzhorn) : valorisation de l’expression spontanée envers et contre les « filtres » éducatifs ou psychiatriques
- Recherche d’une « rencontre authentique » à travers le médium, sans hiérarchie entre artiste et patient (Goodman S., Art Therapy: An Introductory Framework, 1981)
| Nom |
Pays |
Période d’activité |
Réalisations majeures |
| Adrian Hill |
Royaume-Uni |
1930-1970 |
Introduction du terme « art-therapy » Premiers ateliers hospitaliers Ouvrage de référence |
| Edward Adamson |
Royaume-Uni |
1946-1980 |
Premier poste officiel d’art-thérapeute Constitution d’une collection d’art brut |
| Marguerite Sechehaye |
Suisse |
1920-1950 |
Utilisation de l’expression picturale dans le suivi de cas psychotiques Développement de l’accompagnement psychothérapeutique de la création |
Marguerite Sechehaye : la symbolothérapie
Marguerite Sechehaye (1887-1964), d’abord linguiste, analyste suisse d’inspiration freudienne, accompagne dans les années 1940 sa patiente « Renée », souffrant de schizophrénie, en recourant à des médiations écrites, picturales, symboliques (Autobiographie d’une schizophrène, 1950). Si le terme « art-thérapie » n’est pas revendiqué, Sechehaye, à travers la « symbolothérapie », anticipe bon nombre de pratiques ultérieures : l’utilisation des images imaginaires ou plastiques, la fabrication d’objets symboliques, la mise en scène de fragments autobiographiques. Elle ouvre la voie à une clinique où le sujet crée pour se réapproprier une histoire et façonnne, par l’art, une sortie de l’aliénation.
- Renoué avec l’importance de la créativité dans l’opération psychique de reconstruction du Moi
- Intègre le processus de création artistique dans une démarche psychodynamique (concourant à l’éclosion du courant de l’art-thérapie analytique européen)
- Témoin d’une époque où la frontière entre psychiatrie, psychanalyse et création artistique est poreuse (Sechehaye M., Symbolisme et psychose, 1951)