Du silence des murs à la couleur des vies : histoire d’une lente légitimation de l’art-thérapie

31/03/2026

Quand l’art surgit derrière les portes closes : origines psychiatriques et premiers usages cliniques

L’histoire de l’art-thérapie est indissociable de celle de la psychiatrie occidentale. Ses premiers frémissements naissent au cœur même des asiles, ces lieux de retrait et de relégation sociale où, dès le début du XIXe siècle, la folie n’a d’autre place que le silence — et parfois, la rage de la matière. Les productions spontanées d’artistes anonymes, internés et abandonnés, seront d’abord considérées comme indices pathologiques, reflets supposés d’une maladie à décrire, cataloguer, comprendre.

L’un des premiers éclats de cette histoire est le travail de Hans Prinzhorn, psychiatre et historien de l’art allemand. En 1922, la publication de Bildernwelt der Geisteskranken (« L’art des fous ») révèle au monde des œuvres réalisées par plus de 5 000 patients des asiles psychiatriques germaniques. Prinzhorn ne s’arrête pas à la description : il défend la valeur esthétique, expressive, quasi-universelle de ces créations. Il ouvre la porte à une vision où la créativité s’affirme comme compétence humaine, non exclusive de la normalité (Wikipedia).

  • Les productions d’internés étudiées par Prinzhorn sélectionneront près de 6 000 œuvres réalisées par 450 patients différents, mêlant dessins, peintures, collages et objets.
  • Après Prinzhorn, le psychiatre suisse Walter Morgenthaler publie en 1921 Ein Geisteskranker als Künstler (« Un fou comme artiste ») consacré à Adolf Wölfli, soulignant l’irréductible force de la création en institution.

Cet intérêt pour l’art produit en contexte asilaire n’est pas, à l’origine, pensé comme thérapeutique. Il s’agit de curiosité scientifique, esthétique parfois teintée d’exotisme ou de paternalisme, mais qui ouvrira néanmoins la voie à une réinterprétation des pratiques artistiques au sein même du soin psychiatrique.

Des prémices à l’art-thérapie : entre modèle moral, éducatif et psychanalyse

Le XXe siècle modifie notablement ce premier paradigme. Le « traitement moral » prôné par Philippe Pinel ou Jean-Étienne Esquirol dans le sillage de l’hôpital Bicêtre en France, puis de la Salpêtrière, ouvre une ère où l’on considère que l’environnement, l’attention portée au patient, et même certaines activités manuelles, peuvent apaiser, réguler, ouvrir la voie d’une autre relation.

  • Au Royaume-Uni, Edward Adamson (1911-1996), l’un des pères fondateurs de l’art-thérapie britannique, développe dès 1946 le premier atelier de peinture dans un hôpital psychiatrique, à la demande d’Adrian Hill, artiste et thérapeute pionnier (source : The Adamson Collection).
  • Aux États-Unis, Margaret Naumburg et Edith Kramer — figures emblématiques — importent la pratique dans les années 1940-50. La première lie la créativité à la psychanalyse, la seconde pense la création plastique comme lieu de « formation du moi » (voir : Psychology Today).

Ce passage d’une observation de l’expression pathologique vers une intentionalité thérapeutique s’élabore dans un terreau marqué par la psychanalyse freudienne, puis les écoles post-freudiennes. Le médium artistique devient possible voie de symbolisation : là où le mot fait défaut, la matière parle. Cette « parole par l’image », théorie défendue par Naumburg, structure une grande part de l’art-thérapie contemporaine.

Essor et institutionnalisation : la profession s’organise

La Seconde Guerre mondiale, avec son cortège de traumatismes, démontre l’urgence de nouveaux outils de soin. Dans de nombreux hôpitaux britanniques et américains, psychologues, artistes et infirmiers expérimentent l’utilisation encadrée du dessin, de la peinture, du modelage auprès de soldats blessés ou de populations civiles marquées par les séquelles psychiques des bombardements.

  • Dès 1964, le Royaume-Uni fonde la British Association of Art Therapists.
  • Aux États-Unis, l’American Art Therapy Association voit le jour en 1969.
  • En France, la première mention officielle de l’art-thérapie apparaît dans une circulaire de 1974, mais il faudra attendre les années 1990 pour voir émerger des formations universitaires et des associations professionnelles organisées.

La professionnalisation s’accompagne d’une volonté de recherche scientifique et d’élaboration de référentiels cliniques. Elle impose une double appartenance : celle du monde de l’art (créativité, liberté, non-jugement) et celle du soin (éthique, cadre, analyse, responsabilité).

Influences théoriques croisées : créativité, symbolisation, neuropsychologie

L’art-thérapie est une discipline éclectique, aux racines multiples. Trois grandes influences structurent aujourd’hui sa pratique :

  1. L’approche psychodynamique
    • Issue des travaux de Freud, Jung, Winnicott : la création artistique est vécue comme terrain de symbolisation, dialogue entre l’inconscient et la conscience.
    • L’œuvre constitue un « objet transitionnel », espace intermédiaire de la relation thérapeutique (Cairn.info).
  2. L’approche humaniste
    • Dérivée de Rogers, Maslow, etc. : la dynamique créative favorise le développement du potentiel, la confiance en soi, la notion d’épanouissement et d’auto-actualisation.
    • L’acte de peindre ou de modeler est valorisé en tant qu’expérience, indépendamment du résultat esthétique.
  3. Les apports de la neuropsychologie
    • Nouvelles recherches sur l’effet de la création plastique sur la régulation émotionnelle, la mémoire, l’attention (PubMed Central).
    • Des données démontrent, par exemple, une augmentation de l’activité du cortex préfrontal lors d’activités artistiques, corrélée à une diminution des marqueurs de stress.

Chaque école privilégie certaines méthodes : séances individuelles, groupes, dispositifs à consigne ou espace libre… Il en découle une grande richesse, mais aussi une nécessaire clarification de l’identité professionnelle et des indications spécifiques.

Figures emblématiques et anecdotes : quand la singularité fait histoire

  • Adolf Wölfli : interné à la Waldau-Klinik à Berne en 1895, il produisit plus de 25 000 pages de dessins, collages, textes et partitions musicales. Son œuvre, reconstruisant un univers imaginaire foisonnant, influencera l’art brut théorisé par Jean Dubuffet dans les années 1940.
  • Edward Adamson : son atelier à Netherne Hospital fonctionnait selon un principe de non-intervention et de non-interprétation. Adamson refusait toute « lecture » pathologique des œuvres, donnant espace et dignité à la créativité des patients (voir : Wellcome Collection).
  • La Collection Prinzhorn aujourd’hui abrite l’un des plus vastes fonds d’art asilaire mondial, consulté tant par des cliniciens que des artistes contemporains.

Reconnaissance contemporaine : quelles places et quels défis ?

Aujourd’hui, l’art-thérapie est officiellement reconnue dans plus de 30 pays. Des diplômes universitaires existent en France, en Belgique, au Canada, au Japon, en Argentine… mais, à l’exception du Royaume-Uni et des États-Unis, la profession demeure souvent partiellement institutionnalisée, et le titre n’est pas protégé partout.

Pays Cadre légal Diplôme spécifique ? Pratique hospitalière ?
Royaume-Uni Oui Master obligatoire Oui (NHS, psychiatrie, services sociaux)
États-Unis Oui (certification AATA) Master obligatoire Oui (hôpitaux, prisons, écoles)
France Non (pas de reconnaissance d’État unique) DU, masters privés ou universitaires Oui (hôpitaux, institutions médico-sociales)
Japon Non Certification nationale Oui (cliniques spécialisées)

La recherche clinique se structure : un nombre croissant d’études attestent de l’intérêt de l’art-thérapie dans la prise en charge de la dépression, des troubles du spectre autistique, de la maladie d’Alzheimer, des traumatismes post-attentats (cf. Inserm). Des revues indexées en publient les résultats, même si la méthodologie reste parfois difficile à standardiser, tant l’art-thérapie implique la singularité de la rencontre.

L’art-thérapeute actuel porte un héritage : il s’inscrit dans une filiation où la tolérance à l’inédit, l’attention à la forme et au processus, la capacité d’accompagner l’indicible sont au cœur du métier. La création y est autant soutien que révélateur, passage que construction : rien de magique, plutôt un travail d’écoute et de cadrage précis, ouvert sur la poésie du sujet.

Entre héritage et perspectives

Si jadis la peinture d’un patient était analysée comme support de diagnostic, elle est aujourd’hui reconnue comme espace de transformation et de sujet. Des murs des asiles aux ateliers contemporains, de la stigmatisation à la reconnaissance professionnelle, l’art-thérapie a parcouru une longue route. Cette traversée historique n’est ni linéaire ni exempte de débats. Entre exigences scientifiques croissantes, pressions institutionnelles et refus de toute standardisation réductrice, le champ continue d’inventer ses propres formes.

La question de la place de l’art-thérapeute dans l’équipe de soin, de la formation initiale, et de la frontière entre thérapie, médiation et accompagnement artistique demeure vive. Les perspectives ouvertes par la neuro-imagerie, la psychiatrie transculturelle, l’essor de la création numérique, mais aussi par les besoins croissants de lieux d’expression dans nos sociétés fragmentées, suggèrent que l’histoire de l’art-thérapie est encore en mouvement.

Comme le notaient déjà les fondateurs : « Créez, non pas pour guérir la maladie, mais pour retrouver une place dans le vivant. » C’est peut-être là, finalement, la question essentielle qui traverse tout le champ : comment accueillir, porter, et transformer ce qui ne demande qu’à surgir.

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