Art-thérapie : Regards croisés sur les fondements théoriques en Europe et dans le monde anglo-saxon

19/04/2026

Deux histoires, deux fondations

L’Europe : berceau psychanalytique et paradigmes de l’expression

L’enracinement de l’art-thérapie européenne plonge dans la diversité du terreau psychiatrique, de la psychopathologie de l’expression et de la psychanalyse. Historiquement, ce mouvement prend naissance dès la fin du XIXe siècle, nourri par l’héritage d’écoles comme la psychiatrie française (Pinel, Esquirol), la psychothérapie d’inspiration analytique (Freud, Jung), puis par la « psychopathologie de l’expression » (Kramer, Minkowski, Prinzhorn). En France, l’émergence après la Seconde Guerre mondiale du mouvement des hôpitaux de jour (notamment sous l’impulsion de Tosquelles à Saint-Alban : voir le « Club thérapeutique ») marque un moment fondateur.

  • Focus sur l’inconscient et le symbolique : l’acte créatif est lu comme émergence du refoulé, langage du symptôme ou voie d’élaboration infra-verbal de l’énigme subjective.
  • Entrelacs art/psychopathologie : l’accompagnement du geste plastique accompagne aussi le dévoilement du trouble.
  • Exigence de formation universitaire et clinique : en France, l’art-thérapeute clinicien s’inscrit fréquemment dans une équipe pluridisciplinaire et revendique une solide formation psychopathologique (ex : Universités Paris V, Lyon II).

Le monde anglo-saxon : psychothérapie créative et empowerment

Outre-Atlantique, le développement de l’art-thérapie s’inscrit, dès les années 1940-50, dans une tout autre dynamique. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada, les premiers praticiens s’appuient sur les psychothérapies humanistes et la démocratisation des soins, avec moins de poids de la psychiatrie hospitalière et davantage une filiation avec l’approche occupationnelle, la psychologie humaniste (Rogers, Maslow), puis le « creative arts therapy ».

  • Centration sur le self, la créativité, le développement personnel : l’atelier est conçu avant tout comme espace de « self-expression » et de restauration de l’intégrité psychique.
  • Le symptôme vu comme ressource, non comme langage du trouble.
  • Formation professionnalisante intégrant recherches, stages, supervision : la American Art Therapy Association (AATA, créée en 1969) fixe des standards exigeants, mais d’inspiration moins médicalisée.
Europe Anglo-saxon
Origine Psychanalyse, psychiatrie, psychologie clinique Psychologie humaniste, approaches éducatives, occupationnelles
Place de l’art Médiation langagière de l’inconscient Moyen d’expression de soi, d’autonomie
Symptôme Langage à décrypter Voie de résilience / adaptation
Métier Clinicien ancré dans la psychopathologie Thérapeute créatif orienté self-help

Modèles théoriques phares : influences et divergences

Le paradigme analytique et phénoménologique européen

Dans les formations françaises, belges, suisses ou allemandes, le corpus rassemble Freud, Lacan, Winnicott, mais aussi Binswanger, Minkowski, Dubuffet. La création plastique devient matrice d’élaboration psychique :

  • Dynamique transfert/contre-transfert via le support créatif
  • Symbole comme « organisateur de sens », au-delà de l’image ; le geste, l’acte deviennent langage (L. Chertok, R. Roussillon)
  • Exploration de la psychose par l’acte graphique (Laing, Prinzhorn, Maldiney)
  • Place centrale du silence et du temps long dans la relation thérapeutique

La psychopathologie de l’expression, concept original européen, situe l’œuvre à mi-chemin entre symptôme et construction, ouvrant à une lecture différenciée selon chaque pathologie, mais aussi chaque histoire singulière. (Voir : « Art et thérapie » coordonné par Alain Bouregba, ou les travaux de Jean-Pierre Klein).

L’approche américaine : développementale, intégrative, pragmatique

De l’autre côté de l’Atlantique, la notion même d’art-thérapie se veut plus englobante, moins « méta-psychologique ». Les grands modèles sont :

  • Approche développementale (Edith Kramer, Margaret Naumburg) : la créativité soutient le développement global, la maturation du self.
  • Mouvement de l’« art as therapy » (Adrian Hill, British Association of Art Therapists) : l’expérience créative suffit à enclencher une dynamique réparatrice.
  • Intégration avec les neurosciences récentes, la mindfulness ou la théorie de l’attachement (Bruce Moon, Cathy Malchiodi : cathymalchiodi.com).

Loin de la figure du « patient malade », l’accent est mis sur le bien-être, la prévention, la réhabilitation, avec des recherches pragmatiques et des méthodes évaluatives (outcome based research).

Conséquences sur la clinique et les pratiques de terrain

Ce socle théorique hétérogène éclaire les nuances de la pratique quotidienne, du cadre institutionnel jusqu’aux outils employés :

  • En Europe : ateliers fermés, petits groupes, écriture de cas cliniques, supervision analytique, confrontation au « vide de la page » et parfois au mutisme traumatique. La relation thérapeutique s’inscrit dans une durée (6 mois à plusieurs années).
  • Dans le monde anglo-saxon : ateliers ouverts, moins formels, participation volontaire, utilisation d’outils variés (photo, vidéo, digital), interventions courtes ou ponctuelles, prise en compte du groupe comme ressource pour chacun.

Un exemple frappant : alors que, dans un hôpital français, on privilégiera souvent le carnet de séance, le suivi longitudinal (avec analyse picturale fine, repérage des ruptures formelles, des symboles récurrents), la pratique américaine multipliera questionnaires de satisfaction, grilles d’évaluation des bénéfices perçus, mais valorisera la liberté du choix du médium selon la préférence du patient.

Autre point saillant : la gestion de la confidentialité varie fortement. Aux États-Unis, le rapport au secret clinique est facilité par la culture du consentement éclairé, alors que l’Europe maintien parfois une posture « tiers garant » (équipe soignante élargie, partage des observations cliniques).

Un dialogue actuel : hybridité, questions et convergences

Les frontières historiques s’estompent et la réalité clinique actuelle témoigne d’un brassage d’influences. Plusieurs facteurs l’expliquent :

  • Dynamique internationale des recherches (nombreux congrès communs, échanges universitaires, publications bilingues)
  • Influence des neurosciences, qui favorise des ponts autour des effets de l’art sur le cerveau, quelle que soit l’orientation de base (publications dans « Frontiers in Psychology » et « The Arts in Psychotherapy »)
  • Émergence de nouvelles problématiques sociétales (trauma, exil, interculturalité), qui imposent des réponses hybrides, mêlant la rigueur clinique européenne et l’ouverture expérientielle anglo-saxonne (voir les travaux de G. Hagood et J. Littlefield).

L’art-thérapie actuelle, en Europe comme dans le monde anglo-saxon, oscille ainsi entre traditions enracinées et innovation pragmatique, entre surplomb analytique et approche humaniste. Des questionnements éthiques communs émergent : comment éviter de normer le geste de l’autre ? Quelle place accorder au diagnostic ? Faut-il considérer l’œuvre comme outil ou comme partenaire du soin ?

Pour aller plus loin : repères et enjeux contemporains

Ces distinctions théoriques ne sauraient se réduire à des oppositions rigides. Nombre de praticiens formés en Europe s’engagent dans des recherches anglo-saxonnes, et inversement. De plus, l’avènement d’Internet a bouleversé la circulation des publications, rendant l’accès à l’innovation bien plus transversal.

  • Pour approfondir :
    • L’ouvrage « Art and Art Therapy: Reflections and Connections », d’Edith Kramer
    • Les travaux de Jean-Pierre Klein (« De l’art-thérapie »), références françaises sur la psychopathologie de l’expression
    • L’article « Art Therapy in Europe: Historical, Clinical, and Theoretical Perspectives » (The Arts in Psychotherapy, 2016)
    • Le site de la American Art Therapy Association (AATA)

Retenir la diversité fondamentale des modèles d’art-thérapie, c’est aussi se donner la chance d’inventer des réponses appropriées à chaque histoire, chaque institution, chaque culture. Explorer ce « faire avec », ce tissage du sensible et du pensé, c’est ouvrir sans cesse de nouveaux possibles pour l’art-thérapeute comme pour la personne accompagnée.

En savoir plus à ce sujet :