L’art-thérapie à l’hôpital : soixante-dix ans d’émergence, de luttes et de métamorphoses

08/04/2026

Des ateliers d’art à la clinique : naissance d’une rencontre improbable

La trajectoire de l’art-thérapie institutionnelle en France débute dans l’ombre, à la lisière du soin officiel. Ce n’est pas une histoire linéaire ni un conte à succès instantané : c’est une lente germination, souvent à la marge. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que les institutions psychiatriques françaises sont sévèrement critiquées pour leurs dérives asilaires, une quête timide de renouveau thérapeutique s’esquisse.

Dès les années 1950, des voix pionnières s’élèvent. À l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, déjà mythique pour avoir été le laboratoire d’un courant humaniste – celui de la « psychiatrie institutionnelle » –, le contact entre soignants, poètes, artistes et patients donne naissance aux premiers ateliers d’expression plastique. Fernand Deligny, éducateur et poète, s’y distingue par son approche sensible : il met en place des ateliers où la création picturale s’offre comme terrain d’expérience pour des patients trop souvent privés de toute spontanéité. (Sources : Psychiatrie française : histoire et perspectives, B. Gautier & T. Rabeyron, 2014)

L’art-thérapie, une réponse à la crise de la psychiatrie asilaire

Au fil des décennies 1950-1960, la France vit ce qui a été qualifié de « révolution asilaire ». Les psychotropes font irruption, modifient la donne médicale, mais n’apaisent pas les souffrances existentielles des malades. S’installe alors la volonté de « désaliéner » la psychiatrie en réintégrant la personne dans une dynamique vivante. L’art-thérapie prend racine dans des équipes qui cherchent à repenser la clinique, à ouvrir les portes, à décloisonner.

  • L’hôpital de La Borde avec Jean Oury, où l’acte créatif est perçu comme participation active à la vie commune (la fameuse « clinique du quotidien »).
  • La création du Club thérapeutique à l’hôpital de Sainte-Anne, qui expérimente la peinture, la sculpture, la musique comme occasions de subjectivation et d’échanges hors du contrôle médical.
  • Le forum d’Alix Piré qui, dès les années 1960, invite à penser la création artistique comme « re-mise en mouvement » là où règnent la passivation et l’anomie.

Plutôt que de considérer l’art comme une rééducation fonctionnelle, il s’agit d’ouvrir un espace où l’imaginaire peut reprendre ses droits sur le symptôme.

Des mouvements artistiques à la reconnaissance professionnelle

L’art-thérapie institutionnelle française s’est également nourrie de rencontres singulières avec l’Art Brut, notion forgée par Jean Dubuffet en 1945. Dubuffet collecte, expose, valorise les œuvres de « fous », d’exclus, d’autodidactes. Son travail inspire des cliniciens qui voient là un potentiel d’expression authentique et non normé. (Source : L. Lévy, Art Brut et psychiatrie, L’Harmattan, 2018)

Au-delà des figures tutélaires, dans les années 1970-1980, le questionnement s’institutionnalise. Se créent les premières formations universitaires et diplômes (Université Paris V – René Descartes, Université de Tours). Les espaces de soin se diversifient : hôpitaux de jour, CMP, foyers de vie, mais aussi prisons et maisons de retraite. À chaque fois, l’introduction de l’art-thérapie génère débats, résistances, innovations. Si les premiers praticiens venaient souvent du champ artistique ou éducatif, le tournant des années 1980-1990 voit apparaître une réflexion plus structurée sur le statut, l’éthique et la légitimité des art-thérapeutes.

Les années 1990-2000 : vers une structuration nationale

Pour comprendre l’essor récent de l’art-thérapie en institution, il est utile de rappeler quelques repères :

Période Événements-clés Conséquences pour le champ
1982 Création de la Société Française d’Art-Thérapie (SFAT) Structuration du métier, échanges entre praticiens, premières définitions professionnelles
1997 Rapport de l’IGAS sur les « nouvelles pratiques thérapeutiques » Reconnaissance officielle des interventions non-médicamenteuses dans la santé
2003 Ouverture du Diplôme Universitaire (DU) d’art-thérapie à plusieurs universités Formation académique, développement des recherches cliniques
2008 Charte déontologique nationale Uniformisation des pratiques et cadre éthique commun

En parallèle, l’art-thérapie bénéficie du renouveau des soins en santé mentale centrés sur la subjectivité de la personne, et non plus uniquement sur le symptôme. Les établissements universitaires s’ouvrent à la discipline : il existe aujourd’hui plus de dix formations reconnues au niveau national, qui travaillent en lien avec les services hospitaliers (cf. Fédération Française des Art-Thérapeutes).

Champs d’application et exemples de terrain : la diversité institutionnelle

  • En pédopsychiatrie : l’introduction des ateliers d’art pour les enfants autistes ou psychotiques (référence : M. Fustier, « Création en pédopsychiatrie », 2012).
  • En gérontopsychiatrie : l’art-thérapie permet d’accompagner la perte cognitive tout en maintenant un espace de narration symbolique.
  • En soins palliatifs : dans les services de maladies chroniques ou de cancer, les créations (peinture, collage, modelage) deviennent un moyen de retrouver une puissance d’agir et de transmettre.
  • En psychiatrie adulte : l’art-thérapie offre une alternative pour travailler avec les patients qui résistent à la parole ou préfèrent l’action plastique à la verbalisation.

L’intégration est loin d’être homogène : certaines équipes médicales voient l’art-thérapie comme simple « activité occupationnelle », d’autres comme levier authentique de transformation psychique. Les résistances sont encore vives dans certains contextes où la culture biomédicale prédomine.

Freins, enjeux et perspectives : entre précarité et créativité

Le développement de l’art-thérapie en France dans les institutions de soin ne s’est pas fait sans heurts.

  • Précarité statutaire des intervenants : nombreux sont les art-thérapeutes à travailler avec des contrats précaires (statut vacataire, absence de grille salariale spécifique).
  • Absence de réglementation nationale claire : malgré des demandes récurrentes, le métier n’est toujours pas reconnu comme profession réglementée. Cela conduit à une certaine hétérogénéité des pratiques et des formations.
  • Défis méthodologiques : la difficile « évaluation » du bénéfice thérapeutique en art-thérapie, qui résiste aux méthodes quantitatives et nécessite des critères propres (cf. travaux de N. Négri, 2019).

Néanmoins, l’art-thérapie a su s’imposer par la force de ses résultats cliniques et l’engagement de ses praticiens. Son inscription dans divers dispositifs médicaux (hôpitaux de jour, services de réadaptation, unités pour adolescents) témoigne de son pouvoir d’adaptation. Elle s’infiltre là où la psychothérapie classique atteint ses limites, là où l’émotion ne passe plus par les mots.

Perspectives d’une discipline vivante

Soixante-dix ans après les premières expériences, l’art-thérapie institutionnelle en France n’a pas conquis de façon homogène tous les espaces de soin, mais elle a profondément transformé le paysage clinique. Son histoire témoigne d’un dialogue permanent entre art, soin et société. Elle demeure source de tensions – entre créativité et normativité, entre recherche de scientificité et préservation du sensible – mais également point d’appui solide pour accompagner les souffrances contemporaines.

À l’heure où les politiques de santé mentale repensent la notion de soin global, l’art-thérapie interroge avec acuité notre rapport à la subjectivité, à la symbolisation et à la possibilité d’ouvrir, en institution, des « zones franches » où le vivant, encore aujourd’hui, ose se peindre, se dire, se transformer.

Pour approfondir :

  • Gaston Ferdière, L’Art et la Vie (1960)
  • Anne Brun, L’enfant en atelier d’art-thérapie (De Boeck, 2013)
  • L’article « Histoire de l’art-thérapie en France » sur le site de la Fédération Française des Art-Thérapeutes

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