D’atelier en institution : Voyage dans l’histoire de l’art-thérapie, d’ici et d’ailleurs

13/07/2025

Des racines anciennes, des formes multiples

L’acte de créer pour se soigner est ancien, bien plus que l’expression “art-thérapie” elle-même. Avant même que la discipline n’existe, bien des sociétés reconnaissaient une puissance thérapeutique aux arts : danse rituelle amérindienne, chant de guérison en Afrique subsaharienne, calligraphie méditative dans le monde arabo-musulman. Mais l’art-thérapie au sens contemporain, comme rencontre structurée entre la création artistique et la clinique, s’ancre principalement dans le XX siècle.

Pourquoi cette émergence à ce moment-là ? Trois facteurs majeurs :

  • Le mouvement de la psychiatrie “ouverte” : la vision du patient bascule, il n’est plus seulement à contenir, il devient sujet à soutenir.
  • Croisement avec la psychanalyse : le langage symbolique, le rêve, l’inconscient deviennent objets d’exploration.
  • L’explosion de l’art moderne : abstraction, spontanéité, performances font voler en éclat l’idée que l’art est réservé à une élite ou qu’il doit être maîtrisé techniquement pour être légitime.

Les pionniers anglophones : des hôpitaux psychiatriques à la reconnaissance publique

L’histoire internationale de l’art-thérapie s’ancre dans le monde anglophone, particulièrement au Royaume-Uni et aux États-Unis.

  • En Angleterre, Adrian Hill, artiste hospitalisé pour tuberculose dans les années 1940, est le premier à utiliser le terme “art therapy” (, 1945). Encouragé à dessiner durant sa convalescence, il témoigne de la fonction réparatrice de cette activité.
  • Edward Adamson, pour sa part, développe des ateliers à l’hôpital psychiatrique de Netherne. Son approche, non directive, s’oppose à la psychiatrie autoritaire : patients et patientes peignent et sculptent sans consigne, ce qui révèle une créativité insoupçonnée et une potentialité de soin hors du cadre médical classique (cf. “Adamson Collection”).
  • À la même époque aux États-Unis, Margaret Naumburg, psychanalyste, et Edith Kramer, artiste, marquent les premières structurations théoriques : Naumburg insiste sur la valeur d’interprétation symbolique de l’image (art-thérapie “orientée à l’analyse”), quand Kramer privilégie le processus créatif et le plaisir de la transformation plastique (art-thérapie “orientée à l’art”).

Cette effervescence n’est pas marginale. Dès les années 1970, la profession se structure. L’American Art Therapy Association est fondée en 1969 ; la British Association of Art Therapists voit le jour en 1964. Aux États-Unis, plus de 60 masters spécialisés existent aujourd’hui (source : AATA).

L'art-thérapie en France : une histoire singulière

Des débuts marqués par la psychiatrie institutionnelle

L’Hexagone offre une histoire contrastée. Ce sont d’abord les hôpitaux psychiatriques, dans les années 1940-1950, qui ouvrent les portes aux pratiques artistiques. Des figures comme François Tosquelles ou Jean Oury, influencées par la “psychothérapie institutionnelle”, proposent d’ouvrir “l’enclos asilaire” en multipliant les espaces d’expression : théâtre, peinture, ateliers de musique.

L’art n’y est pas employé pour distraire ou occuper : il s’agit de redonner au patient une place de sujet, un espace où transformer autrement ses angoisses, renouer un geste, une parole incarnée.

Une officialisation tardive, une diversité de pratiques

Si l’histoire française a longtemps refusé le terme “art-thérapie” (jugeant la discipline suspecte de psychologisation ou de vulgarisation de l’art), un essor “souterrain” existe dans de nombreux établissements hospitaliers dès les années 1970. La Société Française de Psychopathologie de l’Expression (SFPE), fondée en 1959 par Gaston Ferdière, réunit chercheurs, soignants et artistes autour de la question du langage plastique en lien avec la souffrance psychique.

Ce n’est pourtant qu’en 2011 que l’art-thérapie fait son apparition dans la recommandation de la Haute Autorité de Santé. À ce jour, il n’existe pas encore de diplôme d’État, mais une trentaine de formations privées et universitaires proposent des cursus (Université Paris V, UFR de médecine de Tours, Institut Profac...).

Quels courants dans l’art-thérapie ?

L’art-thérapie n’est pas monolithique. Plusieurs approches cohabitent, parfois s’opposent, souvent dialoguent.

  • Approche analytique ou psychodynamique : l’accent est mis sur l’image comme formation de compromis, expression de conflits inconscients, espace de symbolisation (inspirée de Freud, Winnicott, Lacan...)
  • Approche humaniste : influencée par Rogers ou Maslow, elle met l’accent sur la créativité, le potentiel de croissance, l’espace de jeu.
  • Approche cognitivo-comportementale : émergente, elle utilise la création comme outil de restructuration, d’exposition contrôlée, de gestion de symptômes (notamment dans les troubles anxieux ou suite à des traumas).

La richesse de la discipline tient dans sa capacité à intégrer – et à dépasser – ces frontières pour répondre à la singularité de chaque personne accompagnée.

Quelques jalons : Art-thérapie et société

  • Art brut et pathologie : Jean Dubuffet popularise dès les années 1940 la notion d’art brut (“art des fous”), bouleversant la frontière entre “normal” et “pathologique”.
  • Révolution dans la prise en charge des enfants : dès les années 1960, Françoise Dolto et Maud Mannoni reconnaissent la nécessité de l’expression symbolique pour la construction psychique des enfants et adolescents en difficulté.
  • Institution et hors institution : l’art-thérapie quitte progressivement les seuls espaces hospitaliers pour s’ouvrir au champ social (addictologie, prisons, EHPAD, accompagnement du deuil...).
  • Évolutions récentes : augmentation du nombre de publications scientifiques (plus de 1200 articles référencés sur PubMed depuis 2000 selon l’AATA), reconnaissance partielle du métier dans la fonction publique hospitalière (code ROME K1104).

Chiffres, limites et perspectives

  • Près de 8000 art-thérapeutes diplômés exercent en France d’après les principales associations professionnelles (FFAT, Profac).
  • Plus de 50 % interviennent hors des hôpitaux (écoles, maison de retraite, structures associatives, entreprises).
  • Le marché mondial de l’art-thérapie était estimé à 2,3 milliards de dollars en 2023 (source : Grand View Research), porté par la montée des troubles anxiodépressifs et l’intérêt pour des alternatives complémentaires à la psychopharmacologie.
  • En France, moins de 10 % des actes d’art-thérapie sont remboursés par des complémentaires santé – la discipline reste encore fréquemment à la charge des usagers, ce qui interroge sa dimension réellement accessible.

Les critiques persistent : certains professionnels du soin restent sceptiques, pointant le manque d’unification des formations, la difficulté à évaluer les effets de manière “objective”. Côté psychiatres, certains craignent une confusion entre animation, médiation artistique et véritable processus d’élaboration clinique.

Pourquoi un tel engouement, aujourd’hui ?

Ce renouveau doit beaucoup aux besoins contemporains : souffrance psychique croissante, crise des dispositifs classiques, aspiration à des formes de soin qui ne soient ni normatives ni mutilantes. L’art-thérapie séduit parce qu’elle répond à une double soif : contenir le traumatisme, mais aussi restaurer le vivant, le jeu, l’élan.

  • En 2022, l’assurance maladie anglaise (NHS) a intégré l’art-thérapie dans son programme principal pour les personnes souffrant de troubles anxieux et dépressifs, après diverses études (NHS).
  • Le “programme Culture et Santé” en France promeut l’accès aux pratiques artistiques dans plus de 400 établissements hospitaliers.

L’art-thérapie : une discipline appelée à grandir, entre science et expérience humaine

L’histoire de l’art-thérapie ne cesse de s’écrire, tissant entre chercheurs, soignants, artistes et patients des liens qui interrogent sans cesse ce que “soigner” veut dire. Que l’on parle d’atelier dans un hôpital de campagne ou de pratiques à l’international, de l’image qui fait symptôme ou de la main qui transforme, une constante demeure : là où la parole échoue ou fatigue, la matière esthétique propose un détour fertile, capable de toucher l’irréductible du sujet.

La reconnaissance officielle grandit, sans être uniforme ni définitive, laissant place à une grande créativité institutionnelle et individuelle. Demain, peut-être, l’art-thérapie continuera de se réinventer : sur prescription médicale, dans le cadre scolaire, ou via des dispositifs numériques… Mais partout où elle s’enracine, elle invite à une rencontre authentique avec ce qui, en chacun, cherche encore à émerger.

Sources principales : Revue , American Art Therapy Association, Grand View Research, NHS UK, Fédération Française des Art-Thérapeutes, Société Française de Psychopathologie de l’Expression, bibliographie de Gaston Ferdière, Jean Oury, Margareth Naumburg, Edith Kramer.

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