Peindre pour mettre en forme l’indicible : la symbolisation à l’œuvre en art-thérapie

27/07/2025

Symboliser : du vécu à la mise en forme

La symbolisation, concept-clé en psychodynamique, désigne la capacité à transformer des expériences affectives et sensorielles en représentations psychiques (Anzieu, 1981 ; Green, 1995). Elle n’est pas donnée d’emblée : elle se développe, se travaille – parfois en s’enrayant. Or, dans nombre de parcours cliniques, la difficulté de symboliser se manifeste dans le trouble de l’expression : tout paraît trop massif, trop confus, ou trop inexprimable.

  • Pour le sujet en souffrance, la symbolisation via la peinture offre la possibilité de mettre à distance les affects bruts, de créer un objet tiers (le tableau), capable de contenir et transformer l’expérience vécue.
  • L’expressivité picturale, appréhendée hors du champ de la performance ou du jugement esthétique, devient un lieu d’invention de soi, de ses propres formes et limites.

Dès lors, peindre, en art-thérapie, c’est poser les bases d’un langage mondialisant, entre chair, couleur et pensée.

Pourquoi la peinture ? Les vertus spécifiques du médium

Nombreux sont les médias artistiques sollicités en art-thérapie : argile, collage, écriture, musique… Pourquoi la peinture semble-t-elle occuper une place privilégiée pour la symbolisation ?

  • Une expérience sensorielle totale : le contact avec la matière picturale mobilise le regard, le geste, le toucher, l’odorat (odeur de la gouache ou de l’acrylique), créant un bain sensoriel. Cette multidimensionnalité favorise la remémoration de traces archaïques (Winnicott, 1971), réactivant la capacité à jouer.
  • Un espace de projection génératif : la feuille blanche fonctionne comme un écran sur lequel peuvent se déposer fantasmes, images internes, émotions difficilement verbalisables. Bion parlait déjà, dans sa théorie du « container / contenu », du rôle décisif de la mise en forme (Bion, 1962).
  • L’aspect irréversible de la trace picturale (une couleur jetée ne se reprend pas vraiment à l’identique) pousse l’auteur à composer avec les accidents : c’est aussi apprendre à transformer, à tolérer la frustration, à trouver du nouveau dans l’imprévu.

Des études cliniques récentes rapportent que 84 % des patients en hôpital de jour ressentent une réduction de leur angoisse après une séance de peinture, et près de 70 % évoquent l’émergence de nouveaux modes d’expression non verbale (source : Revue Thérapie Artistique, 2021).

Étapes et processus de symbolisation à travers la peinture

La symbolisation ne s’offre pas d’un coup : elle s’élabore, souvent longtemps, dans un va-et-vient entre éprouvé et représentation. Plusieurs étapes peuvent être distinguées dans l’espace protégé de l’atelier d’art-thérapie :

  1. L’inscription corporelle : avant toute intention figurative, peindre, c’est d’abord inscrire un mouvement, laisser son empreinte, exister par le geste. Chez l’enfant comme chez l’adulte mutique ou traumatisé, cet acte premier a parfois valeur de « trace de vie ».
  2. L’apparition de formes ou de couleurs signifiantes : le choix chromatique (parfois impulsif, parfois obsessionnel), la forme qui surgit, sont déjà préludes à la mise en sens. Didier Anzieu en parle comme du « moi-peau » : la toile accueille les couches du moi en formation.
  3. La distanciation et l’élaboration : à mesure que l’image prend forme, le sujet s’en sépare petit à petit ; il la regarde, la transforme, parfois la rejette ou la prolonge. Cette alternance entre dedans-dehors, part de l’atelier, est au cœur du processus thérapeutique.
  4. La capacité de récit ou de dialogue autour de l’œuvre : dans un deuxième temps vient souvent la possibilité de dire, de penser ce qui a été peint. Parfois, l’échange avec le thérapeute fait surgir de multiples interprétations, mais la priorité reste toujours du côté de l’expérience vécue.

Cliniques de la peinture et de la symbolisation : entre chaos et transformation

Cas cliniques et observations de terrain

Les recherches en art-thérapie relèvent une diversité d’expressions picturales selon les pathologies, les âges et les histoires. Certains tableaux, réalisés en contexte psychotique aigu, révèlent une fragmentation, une hétérogénéité chromatique, parfois des répétitions compulsives – faute de capacité à contenir l’émotion. A l’inverse, des processus dépressifs s’expriment fréquemment dans des aplats de gris, l’absence de contour, ou une disparition de la couleur.

  • Chez l’enfant autiste, bien souvent, la peinture accompagne l’émergence d’une première forme structurée : le passage du barbouillage au trait signifiant, selon les études longitudinales, peut prendre plusieurs mois (source : Inserm, rapport 2022).
  • En institution psychiatrique pour adultes, la présence d’un atelier de peinture hebdomadaire est associée à une meilleure capacité de verbalisation émotionnelle, et à une diminution de la violence auto-agie (source : Association Française d’Art-Thérapie, 2019).
  • Anecdote de terrain : il arrive qu’un adulte, resté longtemps inexpressif, pose soudain une ligne noire sur une feuille blanche : ce geste a parfois, selon l’histoire, valeur de coupure symbolique (séparation d’avec la détresse, affirmation de soi).

Bénéfices prouvés et limites ponctuelles

  • Le médium pictural favorise l’émergence de la créativité là où la parole échoue. Chez des patients à très faible niveau langagier, la peinture a permis de mettre en scène les angoisses de morcellement ou l’impuissance, ouvrant un dialogue indirect avec le thérapeute.
  • Limite : Certains sujets en crise aiguë peuvent, dans un premier temps, se trouver dépassés par la confrontation à la matière ou au vide de la feuille. L’accompagnement du thérapeute, tenant la tension sans forcer, est alors capital.

Le fait marquant : les sujets qui parviennent, à travers la peinture, à développer une histoire imagée de leur vécu, ont statistiquement moins de rechutes psychiatriques à un an (étude de suivi, Centre Hospitalier Sainte-Anne, 2018).

Peindre, ce n’est pas seulement représenter : formes, couleurs et transitionnalité

Un malentendu récurrent consiste à demander à l’acte pictural « ce qu’il veut dire ». Or, la peinture peut d’abord fonctionner comme un objet transitionnel (Winnicott), c’est-à-dire un espace où jouer, expérimenter, détruire et reconstruire. La symbolisation advient parfois sans récit, sans mots, dans la pure manipulation de la forme ou dans la jouissance colorée.

  • Les formes répétitives, les gribouillages, les superpositions de couches colorées ne sont pas « moins valables » que des œuvres figuratives : ils disent la difficulté ou l’impossibilité de symboliser, mais aussi l’effort pour y parvenir.
  • L’accumulation de traces, la saturation de couleurs, l’invention de symboles intimes sont des signes que la psyché cherche à élaborer ce qui, jusque-là, n’avait aucune forme possible.

L’approche de la peinture comme médiation transitionnelle s’appuie sur des travaux récents (voir R. Maujean, « Le pouvoir transitionnel de l’acte créateur », 2020) : il s’agit moins de décoder une langue que de faciliter la traversée des états psychiques.

Le rôle du cadre et de la relation dans l’atelier de peinture

La symbolisation, même facilitée par la peinture, n’advient pas en vase clos. L’importance du cadre (sécurité, constance, liberté encadrée) et du regard du thérapeute est largement documentée (G. Haag & G. André, 2016). Ce n’est pas « la peinture toute seule » qui agit, mais le dispositif entier, composé du lieu, du temps consacré, de la confiance dans le non-jugement.

  • La distance du thérapeute, son accueil des productions sans interprétation imposée, crée un espace potentiel de découverte et d’appropriation.
  • Les règles du jeu : liberté du choix des couleurs, de la taille du support, mais aussi respect de l’espace de chacun garantissent que la peinture ne soit pas une « mise à nue » invasive, mais un cheminement à son rythme.

Les recherches de 2022 menées auprès de 156 art-thérapeutes en France (source : Fédération Française des Art-Thérapeutes) confirment l’importance du dispositif-atelier : 92 % indiquent que la stabilité du cadre renforce, au fil du temps, la capacité de symboliser des affects primitifs.

Quels apports concrets pour la transformation psychique ?

Favoriser la symbolisation par la pratique picturale, c’est permettre au sujet de :

  • Se réapproprier l’histoire de son corps et de son vécu.
  • Dépasser l’impasse du langage, trouver d’autres voies – gestuelles, colorées, formelles – pour se raconter.
  • Mettre à distance les angoisses archaïques, les fantasmes envahissants, en les déposant dans la forme plutôt qu’en les agissant dans le réel.
  • Se risquer au jeu, à la surprise, à l’inattendu : symboliser, c’est accepter de ne pas tout maîtriser.

À la recherche d’une image possible de soi, la peinture, en art-thérapie, peut aussi révéler de nouveaux liens : entre vécu traumatique et créativité retrouvée, entre solitude et partage, entre chaos et symboles. C’est là, au cœur de l’atelier, que se dessinent les métamorphoses les plus vivantes.

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