L’art-thérapie à l’ère du numérique : le multimédia, un outil en question

22/08/2025

De la main à l’écran : mutations sensibles de l’acte créateur

L’art-thérapie puise historiquement ses racines dans la rencontre matérielle, presque archaïque, du geste et de la matière : la feuille qui absorbe, la terre qui se façonne, la couleur qui imprègne. Le multimédia redessine ce contact en introduisant l’écran, la vidéo, l’audio, le montage numérique. Mais s’agit-il d’une évolution naturelle ou d’une rupture ? Ce questionnement ne relève pas seulement d’un débat technophile ou technophobe : il touche à la nature même de l’expression, du transfert et de la symbolisation dans l’accompagnement thérapeutique.

L’émergence du multimédia en art-thérapie : détour historique et tendances

  • Années 90 : premières expériences de vidéo-thérapie et de photographie clinique (voir l’ouvrage collectif "L’Art-thérapie : Approches et Applications" sous la direction de Jean-Pierre Klein, 1997).
  • Années 2000 : essor des dispositifs numériques facilitant l’expression : tablettes graphiques, logiciels de dessin, art interactif (Les Cahiers de l’Art-thérapie, 2011).
  • 2020 et après : arrivée des dispositifs immersifs à réalité augmentée, réseaux collaboratifs en ligne, projets d’atelier à distance lors de la crise Covid-19 (Marie-Laure Valandro, "Art-thérapie et Numérique", 2021).

Selon l’Association Française d’Art-Thérapie (AFTDA), près de 34 % des art-thérapeutes en France déclaraient en 2022 utiliser, à des degrés variés, des supports multimédia dans leur pratique. Ce chiffre monte à plus de 60 % dans certains pays nordiques (Société Suédoise d’Art-Thérapie, 2023).

La plasticité des supports numériques : apports concrets pour la clinique

Loin du simple gadget, le multimédia ouvre des portes thérapeutiques singulières :

  • Facilitation de l'expression pour les publics empêchés : Pour les personnes souffrant de handicap moteur, écrire avec le doigt sur une tablette offre des possibilités inédites. Les jeunes, souvent plus à l’aise avec le numérique, investissent la vidéo ou le montage comme un mode d’expression natif (Étude ADICARE, 2020).
  • Recours aux traces sonores, gestuelles, visuelles combinées : La création d’un collage numérique intégrant voix, images, musique permet d’exprimer la complexité émotionnelle là où une seule modalité échoue. Le multimédia rend audible-ou-visible ce qui résiste à la figuration unique.
  • Outils de distanciation et de temporalisation : Le fait de pouvoir revenir sur son œuvre, l'éditer, l'animer, favorise la métacognition, thème central pour certains patients borderline ou sujets à la dissociation. (B. Hass-Cohen & M. Carr, "Art Therapy and Clinical Neuroscience", 2015).
  • Réduction des inhibitions pour certains profils : L’écran peut jouer un rôle de pare-excitation protecteur : un adolescent mutique va pouvoir enregistrer un message ou manipuler des avatars numériques là où la parole directe reste impossible. Plusieurs retours cliniques positifs lors d’ateliers avec des publics TSA ("Autisme et Art-thérapie numérique", Revue Traversées, n°66, 2021).

Vers une "matérialité" numérique ? Limites et résistances

  • L’absence de matière : Aucune technologie ne reproduit la résistance d’une toile, la plasticité d’une argile. La "main qui sent" la matière ne trouve dans le numérique qu’un "touché" lisse. Cette perte de la proprioception corporelle modifie la perception de soi dans l’espace, question essentielle en art-thérapie (cf. L. Letonnelier, "Corps, Matière, Expression", L'Esprit du Temps, 2014).
  • Risque de déconnexion sensorielle : Le multimédia peut accentuer la tendance à l’abstraction ou à la fuite dans des mondes irréels, surtout chez des sujets psychotiques ou très anxieux. Plusieurs études démontrent que la médiation numérique ne devrait jamais effacer le rapport au corps, mais parfois le préparer (H. Potash, "Digital Art Therapy", 2018).
  • Réalité économique et technique : La fracture numérique demeure réelle. Équiper un atelier d’outils adaptés, former les thérapeutes, assurer la confidentialité (protection des données, RGPD), tout cela génère des coûts et des contraintes qu’il serait naïf d’ignorer.

Clinique du multimédia : retours de terrain et éclairages vivants

  • Cas d’une patiente en burn-out : L’utilisation d’une application de dessin sur tablette a permis à une jeune femme de réinvestir l’acte de création, progressivement transféré ensuite sur la toile réelle. Le travail sur écran a constitué un sas : l’espace numérique a servi de "tremplin", pas de substitut (étude de cas présentée au colloque Art-thérapie et Numérique, Paris, 2022).
  • Groupe d’adolescents déscolarisés : Un atelier vidéo (création de courts-métrages en stop-motion) a favorisé l’émergence d’une dynamique de groupe, là où la parole était précédemment stérile. Le montage, oscillant entre fiction et auto-biographie imagée, a agi comme catalyseur narratif (programme pilote de la Fondation Abbé Pierre, 2019-2021).
  • Travail avec des personnes âgées : La création de films souvenirs ou le montage de photos numériques servent à renforcer le sentiment de continuité identitaire et la mémoire autobiographique (projet "Mémoire Vive", Ehpad Lyon, 2020).

Ces expériences invitent à comprendre le multimédia non comme un remplacement, mais comme une extension possible de l’espace d’expression préexistant. Il élargit la palette, oblige à renouveler la posture du thérapeute : accompagner le geste, mais aussi le clic, la parole enregistrée, le mouvement du curseur.

Quels enjeux pour la formation et l’éthique ?

  • Nécessité d’une formation spécifique : Les formations en art-thérapie intègrent encore timidement l’apprentissage de l’outil numérique. Seuls 27 % des cursus universitaires français proposent, en 2023, un module dédié (source : Université Paris Cité).
  • Protection des données : L’usage d’outils connectés soulève l’impératif du respect de la confidentialité. Les œuvres numériques, stockées ou partagées en ligne, nécessitent la même vigilance éthique que les créations matérielles, voire davantage (RGPD, Guide CNIL pour la psychologie, 2022).
  • Respect du rythme individuel : Tous les patients n’accueillent pas le numérique de la même manière. Certains y voient une intrusion, d’autres un pont vers la création. L’art-thérapeute se doit de questionner, en début de prise en charge, le rapport au digital de chacun.

Vers quels horizons ? Nouveaux mondes, vieilles questions

L’intégration du multimédia en art-thérapie n’est ni une obligation, ni une panacée. Elle suppose de rester à l’écoute de la demande (implicite ou parlée), de proposer sans imposer, et d’articuler toujours le matériel et le virtuel au service du vivant, du processus, de la rencontre. De nombreux praticiens notent une complémentarité féconde entre les supports, tandis que d’autres observent des résistances révélatrices, ou de nouvelles problématiques (addiction au digital, confusion entre imaginaire et réel numérique…).

Si l’arrivée du multimédia oblige à repenser la place du corps, du temps, du soi dans l’œuvre, elle invite aussi à s’interroger sur la notion même de trace, de mémoire et de partage créatif à l’ère connectée. Peut-on symboliser autrement, transmettre à distance, construire un récit de soin sans présence matérielle ? La réponse évolue avec chaque acteur, chaque rencontre.

Pour approfondir : "Digital Art Therapy" de H. Potash (Jessica Kingsley Publishers, 2018), "Art-Thérapie et Numérique" de M-L. Valandro (Chronique Sociale, 2021), rapport AFTDA 2022 sur l’évolution des pratiques professionnelles.

En savoir plus à ce sujet :