Modeler la matière, modeler ses frontières : Corps et limites psychiques en art-thérapie

01/08/2025

Préhension, contact, résistance : Le modelage comme expérience sensorielle primaire

En art-thérapie, les médiations ne sollicitent pas toutes la même implication corporelle. Le modelage possède une spécificité : c’est la main entière, parfois tout le corps, qui s’y engage. Winnicott le soulignait, « le jeu, c’est dans l’espace entre l'intérieur et l'extérieur, entre bébé et mère, que cela commence » (Jeu et Réalité, 1971). Modeler, c’est rejouer cette frontière.

  • Un ancrage kinesthésique : La manipulation de la terre rappelle les toutes premières expériences sensori-motrices du nourrisson. Les sensations de texture, de température, de résistance activent le système tactile et proprioceptif (S. Schore, Affect Regulation and the Origin of the Self, 1994). Cette stimulation kinesthésique contribue à l’intégration du schéma corporel, essentiel à la construction d’un « soi » différencié.
  • Des études cliniques récentes montrent que manipuler l’argile régule le système nerveux autonome, par diminution du taux de cortisol (étude de Girija Kaimal et al., 2016, Art Therapy: Journal of the American Art Therapy Association), favorisant un état d’apaisement nécessaire au remaniement psychique.
  • La mise en jeu des limites physiques : L’empreinte laissée dans la matière, la résistance qu’elle oppose, permettent de rencontrer ses propres limites et de les contourner parfois, en douceur ou avec vigueur.

Le modelage est souvent le médium de prédilection pour des personnes qui ont du mal à investir leur corps ou à le ressentir comme contenant (patients souffrant de troubles dissociatifs, de psychoses, ou ayant été victimes de traumas sévères).

Créer des formes, penser les frontières : une métaphore du Moi-peau

Didier Anzieu, dans Le Moi-peau (1985), pose l’hypothèse d’un Moi qui se structure à partir de l’expérience de la peau comme limite. L’enveloppe charnelle, dans la petite enfance, sert de prototype à toutes les limites psychiques ultérieures. Modeler en art-thérapie, c’est donner forme, manière, frontière – et réexplorer la solidité, la porosité ou la déchirure de ces enveloppes.

  • Contenir et déborder : Le contenant-argile permet d’externaliser ce qui déborde à l’intérieur. Certains patients façonnent, puis percent, recollent, tendent et détendent la matière, comme pour éprouver la fiabilité de cette nouvelle frontière.
  • Corrélations cliniques : Chez des adolescents hospitalisés en pédopsychiatrie, travailler sur la notion de "coquille", de "boîte", ou de "nid" en modelage a montré une amélioration de la conscience corporelle et une diminution de certains symptômes d’agressivité et d’impulsivité (étude menée au CHU de Nantes, 2019).
  • La réparation symbolique : Recréer une enveloppe, raccommoder une brèche, permet d’expérimenter une forme de réparation transférable au plan psychique.

Carrefour théorico-clinique : Quand les limites se rejouent dans la terre

Dans la clinique, il n’est pas rare que la manière de modeler révèle la manière d’habiter son corps. Certains enveloppent la boule de terre sans jamais la percer ; d’autres la morcellent compulsivement. Un patient, après un trauma corporel, a d’abord créé uniquement des formes percées, « trouées », pour ensuite peu à peu "fermer", "lisser", puis "solidifier" ses œuvres. Ce cheminement plastique offrait un parallèle bouleversant avec le travail de restauration des limites psychiques.

Moduler, reconstruire : un espace de symbolisation et de transformation

  • L’acte de forme : Créer une forme stable, la détruire, la remodeler, c’est s’offrir une expérience de pouvoir sur la matière – donc sur ses possibles internes. Cela touche notamment aux problématiques d’emprise et de contrôle souvent en jeu dans les parcours traumatiques (Cf. J. Cyrulnik, Le Corps et l’Âme).
  • L’introduction du tiers : Le modelage facilite la distanciation. Entre la main et le récit, l’objet créé permet de déplacer la souffrance : ce n’est plus « moi », mais « mon modelage », qui porte le conflit, la cassure ou le désir.
  • Un double mouvement : Matériel et mental dialoguent. La souplesse de la terre autorise réparation, changement – compétence transférable à la représentation mentale du corps. Les personnes qui peinent à symboliser leur vécu corporel (certains adolescents anorexiques, par exemple) accèdent ici à un langage intermédiaire.

Modeler dans la diversité : enfants, adultes, psychose et trauma

Le modelage se décline puissamment au fil des âges et des indications. Chez l’enfant, il prolonge le jeu sensoriel et facilite l’expression préverbale. Chez l’adulte, il agit souvent comme révélateur ou réparation des limites blessées.

  • Psychose et schéma corporel : Le modelage s’avère précieux chez les personnes psychotiques, souvent privées du sentiment continu d’eux-mêmes, « désancrés » de leur enveloppe (M. Haag, L’enfant autiste et le modelage, Dunod, 2002). Le modelage favorise ici une première stabilisation.
  • Trauma, dissociation, et reconnexion corporelle : Pour les personnes ayant vécu des violences, la manipulation de la terre permet une « relocalisation » dans le présent et dans leurs frontières corporelles, étape avant l’émergence du récit (C. Malchiodi, Trauma and Expressive Arts Therapy, 2020).
  • Groupes et dynamique contenante : En contexte groupal, chacun manipule sa propre boule de terre, mais observe aussi la forme que prend la matière chez l’autre. Le partage des « limites » ainsi créées suscite reconnaissance et reflet.

D’après une étude menée sur 214 patients adultes en hôpital psychiatrique par Camic, Tischler et Pearman (2014), 76% ont décrits le modelage comme « l’activité la plus aidante pour se reconnecter à leurs sensations corporelles », bien devant la peinture ou le collage.

Que reste-t-il, une fois l’argile posée ? La trace persistante du modelage

Modeler, c’est laisser sur la matière, mais aussi en soi, l’empreinte d’une expérience. Parfois, l’œuvre sèche, se fissure, se brise ; parfois elle reste malléable, ouverture vers de nouveaux commencements. Mais même éphémère, le geste intérieur demeure.

  • Après le modelage, un avant/après subjectif : De nombreux patients témoignent, au fil du suivi, d’une modification de leur rapport au corps : « J’ai l’impression d’avoir une peau plus épaisse » ; « Ma tristesse, maintenant, elle a une forme – je peux la poser, la reprendre. »
  • L’objet transitionnel : Un modelage peut devenir support de projection et d’apaisement. Dans certains dispositifs, l’œuvre modelée est gardée, photographiée, ou détruite selon le sens pris au fil du travail.
  • Ouverture vers d’autres médiations : Nombreux sont les patients qui, après le modelage, « osent » d’autres mediums ou élaborent, avec leur thérapeute, de nouveaux récits.

Perspectives : Modeler pour habiter et transformer ses limites

Au croisement du vivant, de la matière et du psychique, le modelage propose une expérience rare : faire l’épreuve concrète et symbolique de ses frontières. Pour celles et ceux chez qui la question du corps, du dedans et du dehors, de la sécurité ou de la différenciation demeure aiguë, ce médium permet un tissage entre sensation, symbolisation et transformation. Chaque forme créée, chaque brisure réparée, réinvente tout un art d’habiter le monde et soi-même.

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