Des ateliers confidentiels aux bancs de l’université : la professionnalisation de l’art-thérapie aux États-Unis

16/04/2026

Une genèse en marge : l’art-thérapie, entre art brut et démarches de soin

Au commencement, l’art-thérapie américaine ne portait pas encore de nom. Initiée dans les années 1940-1950 dans l’intimité des hôpitaux psychiatriques, elle naît de la rencontre entre pratiques artistiques spontanées et recherches cliniques sur l’expression de la souffrance mentale. Dans un contexte marqué par l’après-guerre et la montée des humanités cliniques, plusieurs artistes, enseignants et travailleurs sociaux (souvent femmes, souvent autodidactes) mettent en place des ateliers de dessin, de peinture ou de modelage au sein d’institutions psychiatriques, d’orphelinats, ou de structures pour vétérans (Malchiodi, 2007).

À la différence de l’Europe, où l’influence de Jung ou de la psychanalyse freudienne oriente le rapport à l’imaginaire, l’art-thérapie américaine s’ancre d'abord dans le pragmatisme et la culture du self-made. Pas de doctrine univoque, mais une constellation d’initiatives, souvent isolées, marquées par une volonté de faire du processus créatif une voie vers la restauration du lien social, l’apaisement de la détresse, la reprise symbolique d’un pouvoir sur soi.

Le tournant des années 1950-1960 est ainsi jalonné de figures pionnières. Margaret Naumburg – éducatrice, formée à la pédagogie progressive – développe une “art therapy” où l’inconscient s’esquisse non par la parole, mais au travers d’images jaillies spontanément. Edith Kramer, artiste autrichienne émigrée à New York, mettra, elle, l’accent sur la dimension défensive de la création – un “art as therapy” qui valorise la capacité du médium à structurer et contenir l’angoisse. Ces deux trajectoires incarnent le balancement fondateur de l’art-thérapie américaine : soin par l’art ou soin de l’art – le débat irrigue encore les formations aujourd’hui.

Les premiers jalons académiques : quand l’art-thérapie s’invite à l’université

À la fin des années 1960, l’art-thérapie sort lentement de la confidentialité des ateliers institutionnels. Plusieurs facteurs convergent : la demande croissante en santé mentale, la vague des mouvements de désinstitutionalisation, et l’intérêt pour les thérapies créatives dans un contexte de contestation des modalités psychiatriques “classiques”. Les universités américaines, berceaux du pluralisme intellectuel, deviennent un lieu naturel pour accueillir cette discipline hybride, à la croisée de l’art, de la psychologie et de la pédagogie.

1969 : la naissance de l’American Art Therapy Association (AATA)

Un moment-clef symbolise cette avancée collective : la fondation, en 1969, de l’American Art Therapy Association (AATA). Cette institution, née de la volonté de structurer, fédérer et professionnaliser la pratique, se donne pour mission de définir des standards de formation, d’éthique et de supervision (American Art Therapy Association).

Le rôle de l’AATA est décisif pour la reconnaissance universitaire de l’art-thérapie. Rapidement, elle s’associe à plusieurs institutions de l’enseignement supérieur pour élaborer des cursus spécifiques : il faut garantir la qualité, l’homogénéité et la crédibilité d’un métier encore en quête de légitimité.

Les premiers cursus universitaires : Graduate Programs pionniers

La première formation universitaire officiellement reconnue apparaît en 1969 à l’Université George Washington sous l’impulsion d’Elinor Ulman, psychologue de formation. Ce “Graduate Art Therapy Program” devient un modèle, tant du point de vue du contenu (croisement entre pratique artistique et théorie clinique) que de son exigence : admission sur dossier artistique et diplômes préalables requis (Columbia University – Department of Art Therapy).

  • George Washington University (Washington, DC) : Programme de Master dès 1969
  • Pratt Institute (New York) : Programme fondé par Judith Rubin en 1970
  • Lesley University (Cambridge, MA) : Premier cours d’art-thérapie, début années 1970
  • New York University (NYU) : Offre un diplôme spécialisé dès le milieu des années 1970

Ces premiers cursus, pour la plupart rattachés à des facultés d’art ou des départements de psychologie, posent les bases d’une pédagogie originale. Ils mêlent :

  • Une formation artistique solide (composition, peinture, sculpture, techniques mixtes)
  • Des enseignements de psychologie du développement, de psychopathologie, de dynamique de groupe
  • Des stages cliniques et observations en institution
  • Des heures de supervision encadrée

Le diplôme délivré, souvent un Master of Arts in Art Therapy, offre une reconnaissance institutionnelle – encore conditionnée à l’obtention d’une licence d’État dans certains cas, l’accréditation restant un chantier long et progressif.

Structuration du champ : enjeux de légitimation et de reconnaissance

La professionnalisation de l’art-thérapie américaine n’est pas qu’une affaire de diplômes. Elle s’inscrit dans un tissu de transformations profondes du champ de la santé mentale. La nécessité de différencier l’art-thérapeute formé de l’animateur artistique ou du travailleur social utilisant l’art pousse au raffermissement des critères de sélection et d’évaluation.

Accréditation et certification : la voie règlementaire

L’AATA, puis la Art Therapy Credentials Board (ATCB, fondée en 1993), posent progressivement les jalons d’une certification nationale. Un examen de compétences, des heures de pratique supervisée, une formation continue sont demandés pour obtenir les titres d’ATR (Registered Art Therapist) puis ATR-BC (Board Certified). Le tableau ci-dessous résume le cheminement type :

Étape Exigence Institution associée
Master en art-thérapie 60 crédits universitaires Université accréditée AATA
Pratique supervisée 1 000 à 1 500 heures post-diplôme Superviseur certifié
Examen d’accréditation (ATR-BC) Examen standardisé : études de cas, éthique ATCB
Formation continue 36 heures tous les 5 ans (minimum) ATCB, AATA

L’objectif de ce processus est double : garantir la sécurité et l’efficacité pour les patients, mais aussi œuvrer à la reconnaissance du métier dans le champ médico-social plus large, face aux psychologues, éducateurs, ou psychothérapeutes classiques.

Figures, débats et résistances

Parmi les figures structurantes, aux côtés de Naumburg, Kramer ou Ulman, on retrouve Harold Gardner, Marcia Rosal ou Judith Rubin, auteure prolifique de manuels et formatrice de générations d’art-thérapeutes. La diversité de leurs approches nourrit la discipline, tout en jalonnant son histoire de débats parfois vifs : jusqu’où standardiser la pratique ? Comment préserver l’inventivité et l’esprit expérimental qui marquaient les premiers ateliers ?

La professionnalisation, si elle assure une reconnaissance sociale et clinique, n’est pas exempte de dérives : risque d’académisme, standardisation, uniformisation des pratiques… L’équilibre entre exigence clinique, ancrage artistique et créativité demeure un enjeu, comme l’identifient de nombreux travaux récents (Allen, 1992 ; Kapitan, 2017).

Impact : héritages, rayonnement et limites du modèle américain

Aujourd’hui, plus de 40 universités aux États-Unis proposent des Masters ou Doctorats en art-thérapie, accrédités par l’AATA (AATA Accredited Programs). Le flux de professionnels, la densité des publications scientifiques et la présence croissante d’art-thérapeutes dans les équipes de psychiatrie n’a cessé de croître depuis 1969.

  • Les États-Unis comptent environ 7 000 art-thérapeutes diplômés exerçant officiellement (Bureau of Labor Statistics, 2022).
  • L’art-thérapie gagne en légitimité auprès des compagnies d’assurance santé, même si la prise en charge reste hétérogène selon les États.
  • Le modèle américain, inspiré puis parfois critiqué à l’international, influence le développement de formations en Europe, en Australie, en Asie (voir Revue Arts in Psychotherapy, 2016).

On observe toutefois que la tension originelle entre “art comme thérapie” et “art dans la thérapie” persiste. Certains regrettent une normalisation excessive, d’autres saluent l’encadrement croissant et le bénéfice d’une meilleure reconnaissance professionnelle. Reste, au cœur de toutes ces évolutions, le pari d’une alliance tenace entre création, soin et pensée.

Perspectives ouvertes et influences croisées

La reconnaissance de l’art-thérapie aux États-Unis n’a pas abouti à une uniformisation totale des pratiques ou des doctrines. Au contraire, la vitalité actuelle du champ s’enracine dans la pluralité de ses héritages et de ses influences. Les débats contemporains portent sur l’intégration de la pluralité culturelle, la question des traumas collectifs, l’interdisciplinarité et les nouveaux usages du numérique dans le soin par l’art.

Si l’on regarde le chemin parcouru depuis les premiers ateliers des hôpitaux new-yorkais des années 1950, force est de constater qu’une dynamique créative singulière travaille encore le cœur de l’art-thérapie américaine. Ce mouvement, issu d’une histoire de transmissions, de conflits et d’engagements, continue d’interroger les frontières du soin, de la clinique et de la créativité, entre institution et liberté.

En posant ses valises dans les universités, l’art-thérapie s’est structurée sans jamais s’enfermer. Sa professionnalisation réussie reste un modèle d’hybridation – entre maîtrise clinique et liberté expressive, discipline académique et sensibilité intuitive – où chaque génération de praticiens est invitée à inventer, encore, de nouveaux langages du soin.

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