Des deux côtés de l’Atlantique : variations et singularités de l’art-thérapie aux États-Unis et en Europe

14/04/2026

Où naît l’art-thérapie ? Repères historiques au prisme de deux continents

Le terme d’art-thérapie surgit presque simultanément des deux côtés de l’Atlantique au mitan du XXe siècle, mais ses racines plongent dans des terres bien distinctes. Aux États-Unis, sa naissance est étroitement liée au mouvement de l’art moderne et à la perspective pragmatique anglo-saxonne. En Europe, elle s’entrelace aux avancées de la psychiatrie de la fin du XIXe siècle, mais aussi à une tradition philosophique et psychanalytique.

  • Aux États-Unis, Margaret Naumburg et Edith Kramer sont considérées comme les pionnières. L’une met l’accent sur l’expression libre et l’analyse du contenu symbolique, l’autre sur le processus créatif en soi. (Source : AATA).
  • En Europe, le développement est plus éclaté : l’Allemagne se distingue par la Kunsttherapie, proche de l’expressionnisme et de la phénoménologie ; la France oriente ses premiers ateliers vers la psychose et l’asile, s’inspirant d’André Breton, de la psychanalyse et des mouvements d’avant-garde. (Source : Peiry, L. – Art Brut.)

Un événement structurant : en 1969, la première association professionnelle d’art-thérapie est fondée aux États-Unis : l’American Art Therapy Association. En Europe, il faudra attendre les années 1980-1990 pour discuter collectivement des contours professionnels de la discipline.

Quelles philosophies cliniques ? Divergences fondamentales

Au-delà du calendrier, ce sont les philosophies du soin et la place du sujet qui séparent les courants européens et américains.

Approche américaine : efficacité, science et norme

  • Centration sur le “client” : héritage du counseling et de la psychologie humaniste. L’art-thérapeute est un professionnel accrédité qui s’appuie sur des grilles d’évaluation standardisées (ex : GAF score).
  • Recherche d’évidence : depuis les années 2000, l’accent est mis sur la recherche clinique fondée sur la preuve (Evidence-Based Practice), transformant l’art-thérapie en une “allied health profession” pouvant dialoguer avec les assurances et le système hospitalier.
  • Orientation vers l’efficacité : la question de “ce qui marche” prime, avec de nombreux protocoles (art-thérapie pour le stress post-traumatique, l’autisme, le vieillissement, etc.).

Exemple significatif : la Veterans Health Administration est l’un des principaux employeurs d’art-thérapeutes aux États-Unis, avec des programmes créés pour répondre à des impératifs de santé publique (notamment pour le PTSD). (Source : AATA)

Approche européenne : singularité, symbolisation, engagement existentiel

  • Centration sur le sujet et ses processus : la notion de “patient” reste centrale ; l’art-thérapeute accompagne un trajet singulier, souvent envisagé comme irréductible à des critères normatifs.
  • Ancrage psychanalytique : en France, en Belgique, en Suisse, l’art-thérapie dialogue avec la psychanalyse, la phénoménologie, la philosophie du sujet (Foucault, Winnicott, Anzieu…).
  • Pluralité des pratiques : on observe une grande diversité d’écoles : art-thérapie analytique, médiation artistique, dramathérapie, musicothérapie, etc.

Anecdote révélatrice : lors du Congrès Européen d’Art-Thérapie à Paris en 2016, différents intervenants insistaient sur le processus plus que sur le résultat, quitte à revendiquer une certaine “inefficacité productive” : les effets ne sont pas toujours mesurables, et c’est parfois là que le soin opère.

Formations, diplômes, reconnaissance : des écarts instructifs

Pays Reconnaissance Formation Pratique institutionnelle
États-Unis Profession réglementée (licence, certification d’État, supervision) Master obligatoire (ex : NYU, School of Visual Arts), 1200+ heures de stage Intégration en hôpital psychiatrique, centres vétérans, écoles, prisons
France Non réglementée au niveau national ; diplômes universitaires, certifications privées DU ou formation privée (niveau variable, pas d’harmonisation européenne) Présence en psychiatrie, hôpitaux, parfois en libéral, associations
Royaume-Uni Réglementée par Health & Care Professions Council (HCPC) MA ou MSc, stages cliniques Secteur public NHS, écoles, collectivités
Allemagne Partiellement reconnue : formation universitaire ou écoles spécialisées Master ou diplôme équivalent Instituts spécialisés, cliniques, accompagnement social

On voit émerger aujourd’hui, notamment grâce à l’EFAT (European Federation of Art Therapy), des efforts pour harmoniser les cursus, sans pour autant gommer les spécificités nationales (EFAT).

Art-thérapie et société : valeurs, missions, enjeux éthiques

La place de l’art-thérapie reflète souvent les enjeux plus larges du soin et du rapport à la souffrance psychique dans chaque société.

  • Aux USA : mobilité, adaptation, “success stories” d’ex-patients, démarche de « réhabilitation » et outil d’insertion. On valorise la réussite, la capacité de réintégration sociale. (Source : American Art Therapy Association).
  • En Europe : on défend souvent la notion de résistance, voire de subversion : la création n’est pas toujours “intégratrice”, elle peut aussi donner forme à du non conforme, accueillir la différence, ralentir, interroger la norme.

La question éthique, elle, se décline différemment :

  • Aux États-Unis, les chartes déontologiques insistent sur le respect du secret, la non-maltraitance, l’accompagnement au changement observable.
  • En Europe, la réflexion se porte sur la place du tiers, le rapport au collectif, la créativité qui n’est pas instrumentale mais expérience, voire résistance à la médicalisation du vivant (cf. Fernand Deligny, Jean Oury).

Quel avenir commun ? Dialogues et frictions transatlantiques

Avec la globalisation du secteur médico-social et l’universalisation des “bonnes pratiques”, les échanges entre écoles américaines et européennes se multiplient. Des congrès internationaux (ex : International Association for Art Therapy) tentent de tisser des ponts, mais les malentendus persistent.

  • Les Américains exportent volontiers leurs outils de mesure et protocoles, implantés dans les ONG humanitaires y compris en Europe de l’Est ou en Afrique.
  • Les Européens reprennent partiellement ces outils, mais restent attachés à la réflexivité, à la critique, et militent pour la reconnaissance de l’expérience subjective dans l’évaluation du soin.

Le défi de demain sera probablement de croiser :

  • l’exigence de validation scientifique et l’ouverture à la singularité de chaque parcours,
  • le besoin d’institutionnalisation et la sauvegarde de la liberté créatrice,
  • la garantie de l’accès au soin pour les plus vulnérables, sans confondre efficacité et réduction.

Pour aller plus loin : références, lectures et ressources

  • American Art Therapy Association (AATA)
  • European Federation of Art Therapy (EFAT)
  • Peiry, L., Art Brut, Flammarion
  • Decocq, G. (coord.), Art-thérapie : clinique, histoire, perspectives, Dunod
  • Kramer, E., Art as Therapy with Children, Schocken Books
  • Naumburg, M., Dynamically Oriented Art Therapy, Grune & Stratton
  • Oury, J., La Psychiatrie institutionnelle, Érès
  • Deligny, F., Les détours de l’agir ou Le moindre geste, Le Seuil

L’art-thérapie, affirme sans cesse sa vocation biface : discipline expatriée et enracinée, hospitalière et contestataire, outil d’intégration et appel à la différence. Les échanges transatlantiques, loin d’uniformiser le champ, en révèlent les tensions créatives et invitent à poursuivre la réflexion, sur le terrain et dans les ateliers.

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