Collage en art-thérapie : Pour qui, pourquoi, avec quelles précautions ?

04/08/2025

Une technique à la croisée de l’image et du geste

Le collage, dans la pratique thérapeutique, présente un paradoxe fécond : accessible et ouvert, il semble peu intrusif, ne requiert ni bagage artistique ni virtuosité technique. À l’inverse de la peinture qui expose la trace directe de la main, ou de la sculpture qui façonne la matière brute, le collage procède par prélèvement et recomposition du déjà-là. Son geste essentiel — choisir, arracher, coller — s’apparente à une opération de tri entre soi et le monde (cf. « Le collage, une poétique de l’entre-deux », J.-C. Louvigny, 2012).

Cette faculté à naviguer entre et désir propre explique en partie le succès du collage dans de nombreux contextes cliniques :

  • Services de pédopsychiatrie
  • Ateliers d’insertion sociale
  • Accompagnement de pathologies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson)
  • Prises en charge d’adultes en hôpital de jour

D’après une étude de 2017 (American Art Therapy Association), près de 62 % des art-thérapeutes interrogés utilisent le collage comme une de leurs techniques de base, en particulier lors des premières séances, grâce à sa dimension « universelle » et sécurisante.

Effets thérapeutiques du collage : repères et nuances

Assembler, c’est symboliser

Le choix, la découpe et l’assemblage orientent d’emblée le geste vers la mise en acte d’un processus de symbolisation. Pour certains, le fait d’utiliser des fragments venus de l’extérieur (journaux, magazines, tissus, photographies) permet de ménager une distance suffisante avec le vécu interne, évitant la sidération du « tout faire soi-même ». Le collage agit alors comme créateur d’un espace potentiel (Winnicott, 1971), balancier entre intérieur et extérieur, moi et non-moi.

  • Pour des personnes en état de retrait affectif (dépression, certaines formes d’autisme), cette médiation « à distance » soulage la pression de la création.
  • Pour des sujets submergés par des images envahissantes (trauma, psychose), le collage permet de déposer, déplacer, transformer. Chaque choix d’image/fantasmé est soumis à l’épreuve du réel (déchirer), puis à la négociation du sens (assembler).

Une technique qui soutient le narcissisme d’action

Les « réussites rapides » du collage (grâce à la dimension esthétique immédiate obtenue par l’agencement d’éléments préexistants) favorisent un sentiment de compétence et de créativité, utiles surtout chez ceux dont l’estime de soi est rongée ou fragile. Pour des adolescents, notamment, l’accès facile à un « beau résultat » renforce la capacité d’expérimentation et d’affirmation décentrée (cf. « Adolescence et art-thérapie », P. Fustier, 2009).

Limites et points de vigilance : quand le collage peut « déborder »

Aucune technique n'est neutre, le collage non plus. Si beaucoup peuvent s’en emparer, ce n'est ni un « pansement universel » ni une formule magique. Il convient de pointer quelques zones de risque ou de difficulté.

Le collage et la confrontation à la fragmentation

Pour des personnes présentant des pathologies du lien ou des troubles de l’unité corporelle (schizophrénie, états-limites sévères), le travail par fragments et ruptures peut amplifier le vécu de morcellement. L’idée, pourtant séduisante du collage-thérapie, s’inverse : découper devient ressenti comme « couper en soi », coller comme tentative vaine de réparation.

  • Chez certains enfants victimes d’abus, la manipulation d’images lacérées, démembrées, peut réactiver de façon intrusive des scènes de violence. Les travaux sur l’impact sensoriel de la découpe (Bertin, 2015) insistent sur la nécessité de « baliser » les étapes, et d’offrir l’alternative du collage non déchiré (utilisation d’images entières).
  • Pour des sujets psychotiques en phase aiguë, la multiplication d’éléments disparates à rassembler accroît parfois le chaos interne, au lieu d’en contenir la déflagration.

Le choix imposé : pour qui le collage peut être angoissant

L’excès de liberté que donne le collage – foisonnement d’images, multitude de possibles – peut paniquer ceux qui cherchent structure et repères fixes. S. K. Rubin (2010), grande voix américaine de l’art-thérapie, rappelle qu’une trop grande « permissivité de la tâche » peut provoquer une détresse face à l’indifférenciation, faux-semblant de liberté. Pour les personnes sujettes au perfectionnisme anxieux ou à l’indécision compulsive, faire face à dix, vingt, cinquante images à choisir… revient à se retrouver dans une allée de supermarché sans liste, ni boussole.

Collage et populations spécifiques : expériences de terrain

Enfants et adolescents : entre jeu, apprentissage et limites

Le collage séduit souvent les plus jeunes (par sa dimension ludique et son esthétique graphique), mais il pose aussi des défis inattendus :

  • Chez les enfants avec troubles de l’attention, le morcellement des tâches et le passage rapide d’une image à l’autre peuvent amplifier l’inattention ou la désorganisation.
  • À l’inverse, certains jeunes avec TSA (troubles du spectre autistique) trouvent dans la structuration visuelle du collage une sécurité, à condition que l’atelier soit ritualisé, le matériel limité et les consignes claires.

Dans des dramathèques de secteur pédopsychiatrique (CHU Rennes, 2021), il a été observé que le collage thématique (construction d’un « monde imaginaire », d’une famille, d’un abri) favorisait la projection symbolique, sous réserve d’un accompagnement du thérapeute pour aider à passer de l’assemblage graphique à l’élaboration verbale ou narrative.

Publics âgés et neurodégénérescence : relier et préserver

La littérature (Roux et al., 2016) souligne la pertinence du collage auprès des personnes âgées, notamment en EHPAD ; il facilite la (re)mobilisation d’une mémoire visuelle et affective, et permet de contourner les limites du langage dans les pathologies d’Alzheimer. L’expérience rapportée au sein du réseau « Art et Vieillissement » (2020) note une diminution de 23 % des scores d’anxiété chez des patients impliqués en atelier collage sur six semaines. L’absence de nécessité d’un dessin complexe permet en effet la participation de personnes souffrant de troubles praxiques ou moteurs.

Précaution : les images convoquées (photos d’enfance, paysages, visages) peuvent cependant réactiver des souvenirs douloureux ou sentiment d’irreversibilité émotionnelle. Il s’agit de co-construire le choix des supports, offrir la possibilité de parler du souvenir, ou non.

Personnes en situation de handicap physique ou cognitif

  • Le collage adapte le geste : pas besoin de finesse motrice extrême, on peut coller à pleine main, sélectionner avec ou sans ciseaux. D’où son intérêt en rééducation, situations post-AVC, polyhandicap.
  • Cela suppose de penser à l’accessibilité du matériel, au format de papier, à la possibilité de soutien technique par une tierce personne (ergothérapeute, aide soignant).

Variables à considérer pour le choix du collage en art-thérapie

Facteurs individuels

  • Rapport à l’image : certaines personnes se sentent envahies ou « parlé(e)s » par les images extérieures, d’autres y trouvent un support projectif précieux.
  • Tolérance à la fragmentation : le vécu du morcellement varie, il ne faut jamais sous-estimer la fragilité narcissique sous-jacente.
  • Capacités de choix : la profusion peut être libératrice, ou au contraire paralysante.
  • Fonction symbolique : le passage du geste à l’élaboration verbale n’est jamais acquis d’avance, il nécessite parfois un accompagnement rapproché.

Facteurs contextuels

  • Cadrage de séance : durée, taille du groupe, présence d’un co-thérapeute ou non.
  • Soutien technique et humain : un atelier collage se prépare, s’adapte, s’ajuste — et ne remplace ni la fonction de tiers, ni la nécessité du cadre sécure.

Quelques recommandations pratiques pour l’utilisation du collage en art-thérapie

  1. Évaluer la capacité à tolérer l’ambivalence des images : ce qui rassure chez l’un cite la confusion chez l’autre. Un entretien préalable ou une première expérience guidée peuvent éclairer cette dimension.
  2. Adapter le matériel : variétés d’images, formats, matières — mais sans excès, pour éviter l’overdose sensorielle.
  3. Proposer des alternatives : certains préféreront coller des formes abstraites, du texte, ou des images entières, sans déchirure.
  4. Encadrer le temps : donner un temps dédié à la sélection, un autre à l’assemblage ; ritualiser les transitions.
  5. Prévoir un moment d’élaboration : l’accompagnement verbal mais aussi corporel (regarder, ajuster, retourner l’œuvre, etc.) permettent de nourrir la réflexion sans forcer.

Oser le sur-mesure : plaidoyer pour le sensible

Le collage, formidable laboratoire du lien à l’autre et à soi, ne gagne rien à être considéré comme un outil « tout terrain ». L’enjeu n’est pas de légiférer sur l’universalité de la technique, mais d’affiner le diagnostic de situation et d’écouter le travail silencieux des morceaux choisis, parfois rejetés, parfois désirés. Comme l’écrit Edmond Jabès, « Coller, c’est prouver que la déchirure peut coudre ». Mais c’est aussi risquer d’ouvrir la brèche. À nous, praticiens de l’art-thérapie, de garder cette vigilance créative, de cheminer humblement entre fragilité et puissance du geste, sans jamais perdre de vue ce que le collage vient (dé)nouer — ou révéler.

Références et sources :

  • J.-C. Louvigny, « Le collage, une poétique de l’entre-deux » (2012)
  • American Art Therapy Association Survey (2017) — arttherapy.org
  • Bertin, N. « Le collage à l’épreuve du trauma » (2015)
  • CHU Rennes, Service pédopsychiatrie, rapport 2021
  • Roux et al., « Collage et mémoire émotionnelle chez la personne âgée » (2016)
  • S. K. Rubin, « Introduction to Art Therapy: Sources & Resources » (2010)
  • Edmond Jabès,
  • P. Fustier, « Adolescence et art-thérapie » (2009)
  • Réseau Art et Vieillissement, rapport d’activité 2020
  • D. W. Winnicott, « Jeu et réalité, l’espace potentiel » (1971)

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