Comprendre les risques de l’art-thérapie : Quand la création artistique déstabilise

02/12/2025

Entre promesse de soin et possibles dérives : le revers de l’art-thérapie

L’art-thérapie attire, séduit, intrigue. À l’heure où le bien-être et la santé mentale sont au centre de l’attention publique, elle cristallise beaucoup d’espoirs – parfois accompagnés de représentations idéalisantes. On oublie que la création n’a rien d’anodin. L’art-thérapie, engagée dans l’intime, peut, dans certains cas, se faire source de fragilisation, voire de souffrance accrue. La littérature clinique, bien que moins prolixe sur le sujet que sur ses indications, documente plusieurs situations où l’intervention, mal pensée ou inadéquate, s’avère contre-productive[1].

Ombre et lumière de l’expression : Les situations à risque

Quels sont alors les contextes où l’art-thérapie, au lieu de soutenir, peut au contraire déstabiliser ? Plusieurs catégories d’expériences, de troubles, ou de positionnements rendent l’entreprise délicate, voire nuisible.

1. États psychotiques aigus

  • Dans les moments de décompensation psychotique, ouvrir la porte à une production imaginaire foisonnante via la création plastique peut amplifier la confusion – « l’œuvre prend le pouvoir », pour reprendre l’expression d’A. Brun[2]. Des chercheurs comme S. Hass-Cohen (2017) soulignent qu’en l’absence d’un cadre thérapeutique rigoureux et suffisamment contenant, l’art-thérapie peut favoriser la dissociation plutôt que soutenir l’assise psychique[3].
  • Selon une étude du Royal College of Psychiatrists britannique, moins de 12 % des personnes hospitalisées pour psychose aiguë apprécient l’activité artistique en début de séjour. Nombre d’entre elles évoquent un vécu de perte de contrôle, voire d’invasion anxiogène[4].

2. États dissociatifs et traumatismes récents

  • Le risque majeur, ici, est celui d’une réactivation traumatique. L’accès direct au langage symbolique ne protège pas toujours de la sidération : s’il n’est pas correctement accompagné, le surgissement d’images ou de sensations peut court-circuiter la capacité d’élaboration. C’est la différence bien connue entre « se remémorer », qui peut être source de réparation, et « revivre », qui expose au risque de submersion.
  • La Sidran Foundation estime que jusqu’à 18 % des personnes ayant vécu un psychotraumatisme sont sorties prématurément de prises en charge d’art-thérapie, évoquant un sentiment d’intrusion, d’exposition, ou de « remise à vif »[5].

3. Défaillance du cadre et posture du thérapeute

  • L’absence de contrat clair, le flou autour des objectifs, ou une posture trop directive peuvent induire un sentiment de contrôle ou de manipulation. Les personnes ayant un vécu de domination ou d’abus institutionnel sont particulièrement vulnérables à ce type d’impasse thérapeutique.
  • Des travaux de la Johns Hopkins University rappellent qu’une part importante des ruptures précoces en art-thérapie s’explique par des malentendus relationnels ou des attentes non dites[6].

4. Apports parfois limités pour certaines personnalités ou problématiques

  • Certaines personnes très défendues sur le plan émotionnel, présentant par exemple une structure obsessionnelle, peuvent vivre la mise en forme artistique comme une épreuve de jugement, renforçant le contrôle ou la rigidité, plutôt que l’expression vivante.
  • Les approches psycho-éducatives plus structurées se sont parfois révélées plus adaptées dans le cas d’adolescents avec troubles du comportement alimentaire, où l’art-thérapie peut exacerber la focalisation sur le regard extérieur[7].

Facteurs aggravants de la contre-productivité : regards croisés sur les écueils

Plusieurs facteurs transversaux augmentent la probabilité que l’art-thérapie ne produise pas les effets attendus :

  • L’absence d’indication claire : proposer une médiation artistique sans réfléchir à son sens clinique, simplement pour « occuper » ou « détendre », expose à des impasses.
  • Manque de formation spécifique : la gestion de la régression, de l’angoisse de morcellement ou du transfert nécessite un savoir-faire précis, qui ne s’improvise pas. Selon l’ANAT (Association Nationale des Art-Thérapeutes), plus de 35 % des praticiens n’ont pas bénéficié d’une supervision régulière de leur pratique[8].
  • Hétérogénéité du groupe trop marquée dans les ateliers collectifs : cela peut provoquer chez certains participants un sentiment d’exclusion ou une exacerbation des clivages.
  • Absence d’accord institutionnel : en institution, si l’équipe n’est pas soutenante ou formée à comprendre le sens de la médiation, le travail du thérapeute peut être saboté, ou récupéré à contre-emploi.
  • L’instrumentalisation du « beau » ou du « réussi » : la recherche du résultat esthétique, sous la pression sociale ou institutionnelle, peut court-circuiter la visée thérapeutique.

Quelques situations emblématiques (vignettes cliniques anonymisées)

  • Aline, 14 ans, hospitalisée pour troubles alimentaires : Après deux ateliers, Aline cesse de venir et se replie davantage. L’analyse de l’équipe pointera que la consigne plastique, centrée sur l’auto-portrait en argile, a engagé un rapport au corps trop direct et brutal, sans temps d’apprivoisement. L’art-thérapie mal ajustée a ici approfondi la honte et la disqualification.
  • Marc, 35 ans, en phase d’entrée dans la schizophrénie : L’activité de collage, censée apaiser, le précipite dans une suite d’associations délirantes. Son vécu de réalité se fragmente. Seul un resserrage drastique du cadre permettra de réconciliation symbolique.
  • Elena, 42 ans, victime de violence conjugale récente : À la vue de ses propres productions, elle revit des scènes traumatiques. L’absence d’un travail d’ancrage préalable, le manque de verbalisation après coup, rendent l’expérience insupportable. Un arrêt temporaire s’est imposé.

La parole des usagers : la difficile question du ressenti négatif

Du côté des patients, les retours rapportés sont parfois sans appel : « Ça me ramène à ce que j’essaie d’oublier », « Je me sens jugé, pas compris ». Selon une enquête du British Journal of Occupational Therapy, 1 participant sur 5 à des groupes d’art-thérapie évoque une gêne, un malaise, une difficulté à s’approprier le processus[9].

Sans dramatiser, ce taux n’a rien d’anecdotique. Il invite à interroger systématiquement le vécu subjectif, à offrir des modalités d’expression alternatives quand la médiation plastique n’est pas investie de manière constructive.

Prudence, éthique et indications : baliser le chemin

  • L’ajustement du cadre est essentiel : permettre l’aller-retour entre production et parole, instaurer des rituels de fermeture, anticiper les risques de débordement.
  • L’indication doit toujours émaner d’une réflexion clinique partagée : Qui ? Pourquoi maintenant ? Avec quel objectif, quel niveau d’engagement psychique attendu ?
  • L’accueil du refus : l’art-thérapie a vocation à offrir une alternative, pas à s’imposer. Le droit de ne pas participer en toute liberté est la condition même de sa pertinence.
  • La supervision clinique régulière, le travail d’équipe, permettent de repérer en amont ces séquences qui peuvent tourner à l’impasse.

Ouverture : Vers une clinique de la nuance

À travers l’histoire et la pratique contemporaine, l’art-thérapie s’invente au fil des rencontres – mais elle n’est ni panacée, ni neutre. Savoir reconnaître ses contre-indications, ses points de bascule, c’est la porter à sa véritable hauteur thérapeutique. La création, comme tout médium puissant, implique lucidité et responsabilité. Cette exigence éthique, loin d’amoindrir l’élan créateur, lui donne toute sa densité.

Ressources à explorer :

  • American Art Therapy Association : https://arttherapy.org/
  • Revue Art Therapy (Taylor & Francis Online)
  • Y. Plenel (2019) : La médiation plastique à l’épreuve de la dissociation
Sources principales :
  1. [1] Maguire, N.J. & Looi, C. (2016), British Journal of Occupational Therapy
  2. [2] Brun, A. (2007), Psychanalyse et médiations artistiques
  3. [3] Hass-Cohen, S., Findlay, J.C. (2017), Art Therapy and Clinical Neuroscience
  4. [4] Royal College of Psychiatrists, 2018 Report
  5. [5] Sidran Foundation, Trauma and Art Therapy, 2015
  6. [6] Johns Hopkins University, Department of Psychiatry Research, 2015
  7. [7] Mitchel, J. (2014), Eating Disorders and Creative Therapies, Routledge
  8. [8] Association Nationale des Art-Thérapeutes (ANAT), Rapport 2021
  9. [9] Maguire, N.J. & Looi, C. (2016), op. cit.

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