Frontières et passages : la place du verbal en art-thérapie

07/07/2025

Quand le silence n’est pas une absence

L’art-thérapie, perçue de l’extérieur, évoque volontiers le silence d’un atelier, le contact direct avec la matière, la primauté du geste sur la parole. Cette représentation n’est pas sans fondement : l’histoire de la discipline s’est bâtie sur le constat que la création plastique pouvait accueillir ce que le langage ne contient pas ou trop mal. Pour bien des patients, le dessin ou le modelage ouvrent, en dehors du discours, des espaces de mise en forme des vécus bruts, parfois archaïques (Blanc-Sahnoun, 2008).

Cette dimension non verbale n’est pourtant ni un dogme, ni un absolu. Elle se révèle tantôt passage, tantôt refuge, tantôt tremplin pour accéder, autrement, à la parole. Ainsi, explorer la place du verbal en art-thérapie conduit à nuancer, à regarder du côté des pratiques, des dispositifs mais aussi des recherches, pour mieux saisir ce qui, du mot ou de l’image, soigne, contient, structure ou déploie.

Aux origines de la traversée non verbale : une histoire entre expression, symptôme et réparation

Dans l’histoire moderne de l’art-thérapie, deux courants majeurs se dessinent dès les années 1940-1950 :

  • L’Art as Therapy (Adrian Hill, 1942) : la pratique artistique est vécue d’abord comme un acte en soi, porteur de qualités réparatrices indépendamment de la capacité du sujet à en parler.
  • L’Art Psychotherapy (Margaret Naumburg, Edith Kramer, etc.) : le dispositif sollicite à la fois l’image et la parole, l’œuvre devenant support de verbalisation, d’élaboration, d’interprétation.

Ainsi, dès l’origine, l’art-thérapie navigue entre ces deux rives, celle d’un accompagnement centré sur le faire et d’un autre, où la parole accompagne, soutient, éclaire la création. Pour Naumburg, « l’image est langage » mais elle se fait précieuse lorsqu’elle appelle ensuite, parfois avec l'aide du thérapeute, une mise en mots. Kramer insiste à l’inverse sur la capacité de l’acte créatif à transformer l’angoisse sans médiation verbale.

Distinction et articulation : verbaliser ou laisser parler la main ?

Dans la pratique, la rencontre entre art-thérapeute et patient se module à l’aune de cette question : faut-il commenter, analyser, nommer ce qui se joue dans l'acte de créer ? Ou « laisser l’image faire son œuvre » (B. Chouvier) ? Autrement dit, l’art-thérapie est-elle un espace protégé du langage ou une instance de passage entre éprouvé et symbolisation verbale ?

Le non-verbal comme nécessité clinique

  • En psychiatrie de l’enfant ou face à des psychoses aiguës, l’absence de verbalisation peut être fondamentale : elle protège le patient d’une effraction, laisse place à la régulation émotionnelle par d’autres voies, et permet de traverser les zones indicibles du psychisme (Favreau & Perissinotto, 2015).
  • Selon une enquête menée dans trois services hospitaliers français (Favreau & coll., 2017), 65 % des patients psychotiques bénéficient d’un dispositif sans obligation de verbalisation, le passage à la parole n’étant proposé que comme possibilité.

La parole comme outil second ou partenaire

  • Dans la prise en charge du trauma, notamment chez l’adulte, il est parfois observé que la création plastique permet d’amorcer, ensuite, un accès progressif au récit traumatique (Malchiodi, 2015). Une étude britannique (Killick, 2018) fait état de 78 % de patients déclarant que la parole lors ou après la séance favorise la compréhension de leur propre vécu.
  • Dans l’accompagnement d’adolescents, intégrer ponctuellement l’échange verbal permet à la fois de soutenir la symbolisation et d’éviter que la création ne devienne un acte « isolé » de toute élaboration (Aulagnier, 1975).

Le cadre art-thérapeutique : entre espaces de parole et espaces de silence

Le cadre constitue le véritable garant de la sécurité psychique en art-thérapie. Il ne définit pas seulement les aspects pratiques (lieu, durée, matériel…), mais aussi la modalité de relation entre l’art-thérapeute, l’œuvre et le sujet.

  • L’accueil initial : dans la majorité des institutions françaises, la première séance inclut un entretien verbal, apaisant les angoisses et clarifiant le dispositif. Selon la Fédération Française des Art-Thérapeutes, 88 % des praticiens interrogés en 2022 introduisent leurs séances par un temps de parole.
  • Durant la séance : certains dispositifs recommandent le silence, d’autres la possibilité d’échange bref, toujours à l’initiative du patient. Plusieurs chercheurs (Crescentini et coll., 2021) montrent que l’alternance entre silence et parole, adapté au profil du patient, augmente la satisfaction thérapeutique reportée.
  • L'après-séance : partager autour de l’œuvre, sans interprétation forcée, permet souvent de consolider l’intégration. Mais la parole ne porte pas toujours sur le contenu de l’image : elle peut exprimer le ressenti, le vécu de la séance, ou au contraire s’en écarter.

Approches contemporaines : métissage du verbal et du non-verbal

Les recherches récentes en neurosciences et en psychologie clinique revisitent la partition verbal/non verbal, la complexifiant :

  • Neurosciences : l’expérience créative sollicite l’hémisphère droit (lié aux émotions, aux images) mais aussi des réseaux impliqués dans la structuration verbale (Zaidel, 2015). Une étude de 2021 (Dileo & Berko) observe que chez des patients post-traumatiques, l’activation des zones préfrontales (liées au langage) est renforcée lorsque parole et création alternent naturellement.
  • Psychopathologie de l’expression : Les ateliers « mixtes » conduisent à une meilleure intégration du soin chez 72% des patients hospitalisés en service de psychiatrie, contre 56% pour un dispositif strictement non verbal (étude CHU Nantes, 2020).
  • Travail groupal : En ateliers d’art-thérapie de groupe, la circulation de la parole (parfois indirecte, via les œuvres) structure l’espace psychique collectif. Des temps de partage sont proposés en fin de séance, sans obligation, mais la dimension sociale fait souvent levier pour la parole (Benoit, 2019).

L’impact du cadre culturel et institutionnel

La grande diversité des réponses à la question du verbal dépend aussi du contexte :

  • En France, la tradition psychodynamique favorise l’espace du non verbal tout en maintenant la possibilité du retour au langage (Lévy, 2018).
  • Dans le monde anglo-saxon, les modèles « art psychotherapy » articulent systématiquement l’image et la parole, l’élaboration verbale étant un pilier du travail thérapeutique.
  • Dans certains pays nordiques, l’accent est mis sur la création partagée et la communication non verbale, même en groupe, le langage étant souvent considéré comme secondaire (Holmqvist, 2019).

Éclairages cliniques et témoignages

  • Chez les enfants présentant mutisme ou troubles du langage, la création précède et prépare la parole. Dans une étude du CHU de Lyon (2019), 40 % des enfants ont exprimé un vécu verbalement après plusieurs semaines d'ateliers, alors que le dialogue initial était quasi impossible.
  • Benoît, un adulte souffrant de dépression sévère, n’a verbalisé autour de ses œuvres qu’à la douzième séance, expliquant plus tard : « J’avais besoin de sentir avant de pouvoir dire ».
  • En institution gérontologique, la médiation plastique soutient les processus mnésiques. Selon une étude collective (Art-Genes, 2022), les patients Alzheimer engagés en art-thérapie verbalisent leur ressenti ou leurs souvenirs dans 54 % des cas, sans y être obligés.

Ces éléments cliniques dessinent une règle souple : la verbalisation n’est ni proscrite, ni prescrite. Elle se présente comme une possibilité à ajuster, dans le respect du rythme et du désir du sujet.

Des perspectives : hybridation et intelligence du cadre

La vitalité de l’art-thérapie contemporaine réside sans doute dans sa capacité à accueillir chacun des registres de l’expression sans tomber dans l’exclusivité. Plus qu’une réponse à la question « l’art-thérapie est-elle toujours non verbale ? », la clinique invite à accompagner la danse subtile entre sentir, formuler, peindre.

  • Aménager le cadre pour qu’il permette, selon le patient, de privilégier le temps du silence ou d’ouvrir un espace à la parole.
  • Former les art-thérapeutes à la question du verbal comme ressource, mais aussi comme risque (notamment lorsqu’elle veut forcer l’interprétation ou neutraliser l’inconfort du mutisme).
  • Poursuivre la recherche pour mesurer, selon les contextes et les pathologies, la juste place de chaque registre, sans dogmatisme.

L’art-thérapie, discipline « aux frontières du mot et du geste » (Lévy, 2018), tire sa force de cette indétermination. Le non-verbal ouvre, le verbal peut poser et reprendre. Répondre à la question suppose, pour chaque thérapeute, de savoir ajuster le curseur au fil du chemin, sans céder ni à la toute-puissance du verbal ni à la fascination silencieuse du geste. Pour que la création demeure ce qu’elle est : une rencontre, singulière, entre ce qui ne se dit pas et ce qui cherche, parfois, un mot.

  • Sources :
    • Blanc-Sahnoun, M. (2008). L'art-thérapie. Coll. Que sais-je ?
    • Favreau, B. & Perissinotto, C. (2015), Pratiques de l'art-thérapie en psychiatrie
    • Malchiodi, C. (2015). Art Therapy and Health Care
    • Killick, K. (2018), Art Therapy and Emotional Wellbeing
    • CHU de Lyon, Service de psychopathologie (2019), études internes
    • Fédération Française des Art-Thérapeutes, Enquête 2022
    • Zaidel, D. W. (2015), Neuropsychology of Art
    • Dileo, C. & Berko, J. (2021), Clinical Art Therapy
    • Art-Genes, collectif de recherche en gérontologie (2022)
    • Benoit, J.-Y. (2019), Art-thérapie groupale et dynamique de groupe
    • Lévy, M. (2018), in Art-thérapie, frontières du mot et du geste
    • Crescentini et coll. (2021), Journal of Clinical Psychology
    • CHU Nantes, Département de psychiatrie (2020)
    • Holmqvist, K. (2019), Nordic Journal of Art and Research

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