Entre silence et parole : l’équilibre subtil de l’expression en art-thérapie en libéral

14/03/2026

À la frontière du langage et de l’image, l’art-thérapie en libéral pose avec acuité la question de la parole : doit-elle s’y faire discrète, absente, ou soutenir le travail créatif ? Loin d’être anecdotique, la manière dont la parole s’invite ou se déploie avec l’art-thérapeute conditionne la dynamique de la séance, l’espace de liberté mais aussi de symbolisation pour le patient. Voici les principaux points de compréhension à maîtriser pour saisir l’enjeu de ce débat en cabinet libéral :
  • Définition de l’art-thérapie et spécificités du cadre libéral face à la parole.
  • Tensions historiques et actuelles entre place du langage et expression plastique.
  • Modalités concrètes : parole spontanée, cadrée, analytique ou témoin du processus.
  • Indications, bénéfices et limites d’une parole accompagnant ou suspendant le geste créatif.
  • Effets sur la relation thérapeutique, le processus de transformation psychique et la place du sujet.
Face à la richesse de ces enjeux, penser la place de la parole, c’est aussi mieux accompagner la singularité du soin par l’art.

Parole et art-thérapie : héritages, mythes et évolutions

L’art-thérapie naît à la croisée de plusieurs traditions : celle de la psychothérapie verbale, où la parole soigne et analyse, et celle, plus ancienne encore, du geste créateur qui relève de l’expérience vécue, du jeu, de l’élan expressif (S. Freud : « psychopathologie de l’expression »; Aulagnier, Winnicott, D.W. Goodenough). Depuis ses origines, deux pôles se font face⸺l’image et le mot⸺avec, entre eux, toute une gamme de positions cliniques. Dans le contexte institutionnel, la parole est souvent balisée par les habitudes collectives, la présence d’une équipe pluridisciplinaire, et, parfois, l’alternance structurée de temps d’échange et de création. En libéral, tout se joue dans le duo patient / thérapeute : chaque mot, chaque silence résonne différemment.

Au fil des décennies, le « silence prescrit » a longtemps dominé les approches classiques : on privilégiait la spontanéité du geste, craignant que les mots ne viennent « interférer » avec l’élan créatif ou en détourner le sens (voir, par exemple, les textes pionniers de l’école d’art-thérapie de Londres ou de la SFPE-AT). Aujourd’hui, ce dogme s’amenuise. Les apports de la psychodynamique, des neurosciences et des études sur la symbolisation remettent en cause une séparation stricte entre parole et création : l’expression verbale, loin d’annuler l’effet de l’œuvre, peut l’accompagner, la relancer, ou offrir un tiers lorsque l’image devient trop menaçante ou trop close (C. Garbely, 2015 ; Odile Bourguignon, 2019).

Tensions et enjeux : pourquoi la parole peut-elle être perçue comme ambivalente ?

Tout thérapeute le sait : offrir un cadre implique de penser activement ce qui s’y autorise ou non. En art-thérapie, les postures varient énormément : du minimum verbal (accueil, consignes, clôture) à l’élaboration partagée d’un vécu, jusqu’à une articulation rapprochée avec le langage. Cette ambivalence tient à plusieurs enjeux profonds.

  • La peur de l’intellectualisation : Certains craignent que parler trop rapidement de ce que l’on a produit fasse perdre au processus son potentiel transformateur, en ramenant l’expérience à la cognition ou à l’analyse, au détriment de la résonance émotionnelle ou corporelle.
  • Le risque de sur-interprétation : Dès lors qu’un thérapeute ou un patient commence à expliquer ou commenter une œuvre, la polysémie du geste créatif pourrait se refermer, ou un sens « correct » pourrait s’imposer.
  • Le danger du silence total : déni ou violence ? À l’inverse, certains patients — anxieux, psychotiques, adolescents en crise — pourraient vivre le refus de toute parole comme un abandon, voire une violence passive (Roussillon, 1999).
  • La restitution symbolique : Entre ces deux pôles, un espace s’ouvre où la mise en mots accompagne, amplifie, ou, au contraire, tempère l’angoisse suscitée par le travail plastique.

Données cliniques et recherche : ce que disent les faits

Des recherches récentes en art-thérapie montrent que l’ajout de moments de parole, bien dosés, peut accroître la sensation de cohérence, augmenter la satisfaction thérapeutique et permettre l’émergence de chaînes associatives utiles à la transformation psychique (Haeyen et al., 2018, dans The Arts in Psychotherapy).

Cependant, la nature, la temporalité et la qualité de cette parole demeurent centrales. Un excès d’élaboration verbale dès les premières séances freine l’accès à une élaboration inconsciente par l’image (Lusebrink, 2004). A contrario, un silence trop sévère peut induire une frustration ou une répétition anxieuse, notamment chez les patients présentant des troubles du langage, des états limites ou de la pathologie narcissique (Jean-Pierre Klein, 2018).

Parole présente Parole absente ou suspendue
  • Favorise l’ancrage et l’intégration des expériences créatives
  • Ouvre l’accès à un travail associatif complémentaire
  • Soutient l’angoisse de séparation ou de perte face à l’objet créé
  • Permet l’émergence de formes inédites sans contrôle du Surmoi
  • Valorise la dimension pré-verbale, corporelle de la création
  • Facilite la régression, l’accès à des processus primitifs

Pratiques recommandées et nuances : doser la parole

Si l’on se réfère aux travaux contemporains en art-thérapie, plusieurs modalités offrent un compromis fécond :

  • Parole avant la création : Utilisée pour installer le cadre, donner des consignes, sécuriser l’entrée dans l’espace de création. Enfants et adultes anxieux y trouvent une prévisibilité rassurante.
  • Parole suspendue pendant le geste : La majorité des praticiens évitent les longues conversations durant la phase créative, pour protéger l’émergence de processus inconscients. Mais une présence verbale discrète, soutenante (« Je suis là si besoin ») reste essentielle.
  • Parole après l’œuvre : La mise en mots est alors guidée par le patient. L’art-thérapeute accompagne, interroge (« Qu’est-ce que tu ressens en regardant cela ? », « Peux-tu me parler de ton choix de couleurs ? »), sans imposer de lecture unique. Ici, chaque verbalisation peut faire pont entre image interne et réalité extérieure. Des études en neuropsychologie (Lanet et al., 2021) confirment que cette alternance favorise l’intégration des vécus émotionnels.
  • Groupes particuliers : Avec des personnes présentant des troubles du spectre autistique ou un trauma complexe, la temporalité de la parole diffère : elle peut nécessiter davantage de latence, parfois même l’apport d’un support écrit, ou intégrer le « temps tiers » (le thérapeute prête ses mots sans forcer).

Effets de la parole sur la relation thérapeutique

Dans le dispositif en libéral, la relation duelle se trouve marquée à la fois par une proximité intense et une grande vulnérabilité. La disponibilité à la parole, qu’elle soit active ou passive, façonne la qualité du lien :

  • Créer un espace de confiance : Accepter la parole, même maladroite, c’est parfois offrir au patient la reconnaissance que son vécu n’est pas étranger ni anormal. Cela peut renforcer l’engagement dans la thérapie.
  • Respecter la temporalité du patient : Entretenir un silence résonant, non contraignant, peut aider à « déprendre » la parole de ses attaches défensives. Pour certains, le silence pèse lourd ; pour d’autres, il soulage ou donne accès à un espace de rêverie.
  • Soutenir la symbolisation différée : La parole peut revenir bien après la séance, sous forme de récit ou de réflexion. L’art-thérapeute doit alors s’ajuster, proposer des outils (journal créatif, carnet partagé, médiations écrites)).

Études de cas et situations concrètes

Enfant mutique, adolescent échoué dans le verbe ou adulte lassé des mots, chaque séance réinvente ce ballet. Quelques situations typiques, tirées de la littérature clinique :

  1. Un enfant autiste non-verbal : Le dialogue s’établit d’abord par le truchement des formes et des matières, la parole verbale ne survient que pour valider sans forcer. On privilégie alors les questions ouvertes (« Est-ce que tu veux essayer autre chose ? ») sans exigence d’élaboration.
  2. Un adulte en deuil : Souvent, les premiers temps du processus sont faits d’un silence lourd. L’art-thérapeute offre des mots-modestes, ponctue le geste (« Ce noir-là, tu veux en parler ? »), mais accepte que le sens ne se dise peut-être jamais.
  3. Un adolescent en crise identitaire : Le dialogue surgit après coup, autour de l’image réalisée. La parole fonctionne ici comme un espace de négociation, de contestation ou de distanciation du vécu. L’art-thérapeute module, accueille la parole parfois agressive, la transforme en outil de co-pensée.

Toutes ces situations illustrent combien, pour chaque patient, la juste place de la parole dépend de l’histoire, des attentes, du moment, mais aussi de la capacité du thérapeute à « écouter le dire dans le faire » (Bertrand Méheust, Cliniques de la création, 2016).

Réflexions éthiques et ajustements pratiques

Faut-il craindre la parole ? La refuser, la centrer, ou l’inviter comme un allié possible ? Rien ne remplace l’ajustement continu, la capacité à moduler le dosage selon l’effet sur le patient et la tonalité du moment. Plusieurs éléments concrets guident cet équilibre :

  • Vigilance à la vulnérabilité du sujet dans le cadre libéral (carence ou sur-sollicitation de discours).
  • Capacité à laisser place à la parole associative, non directive.
  • Mise en place de « rituels » pour accompagner la transition : temps de retour sur l’œuvre, possibilités d’écriture ou de partage différé.
  • Posture active d’accueil, refus de sur-interpréter, mais disponibilité à élaborer si le patient sollicite.
  • Formation continue de l’art-thérapeute sur les médiations, la psychopathologie et l’écoute active (références : SFPE-AT, INECAT, études type Haeyen et al., 2020).

Vers une clinique à l’écoute de la singularité

Ouvrir l’espace de la parole en art-thérapie libérale ne signifie pas imposer le langage, mais reconnaître qu’il y a des moments où le mot devient trait d’union, où le silence fait œuvre, et où chaque duo créatif invente sa propre dialectique entre dire, taire, rêver et créer. Aux frontières du langage, l’art-thérapie n’oppose ni ne hiérarchise : elle compose, module, surveille sans juger. C’est alors, dans ce geste-là, que la parole, loin d’être parasite, redevient, à sa juste place, un vecteur de soin, de présence et de transformation.

Sources utilisées : The Arts in Psychotherapy, Haeyen et al., 2018 et 2020; Lusebrink, M. (2004) ; Klein, Jean-Pierre ; Garbely, C., 2015 ; Bourguignon, Odile, 2019 ; Bertrand Méheust, 2016 ; Roussillon, René, 1999; SFPE-AT; INECAT.

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