Créer et Parler : l’Alchimie des Espaces en Art-Thérapie Libérale

22/02/2026

Dans le cadre d’une pratique d’art-thérapie en cabinet libéral, la question de séparer physiquement l’espace de création plastique de celui de la verbalisation ne relève pas seulement d’une organisation matérielle, mais touche le coeur du processus thérapeutique. Une telle distinction interroge la nature du passage de l’acte créateur à la mise en mots, la sécurité du cadre, l’imbrication des temps symboliques et l’impact sur le travail transférentiel. Entre apports théoriques, observations cliniques et contraintes pragmatiques, ce questionnement engage à penser :
  • La fonction contenante de chaque espace – créatif et verbal – dans le soutien du processus psychique
  • Le risque de clivage ou au contraire le bénéfice d’une articulation subtile entre création et parole
  • Les adaptations possibles selon le public accueilli et la nature des indications thérapeutiques
  • L’importance de la posture professionnelle pour réunir ou distinguer ces deux temps sans les opposer
Penser l’aménagement spatial du cabinet en art-thérapie, c’est ainsi entrer au cœur des enjeux d’accompagnement et de créativité en thérapie.

Introduction : L’Espace, Premier Contenant en Art-Thérapie

En art-thérapie, l’agencement de l’espace n’a rien d’anodin. Il s’agit du premier contenant, celui qui préfigure le cadre, qui rassure ou bouscule, qui fait tiers entre le patient, le thérapeute et l’acte créateur (Winnicott, 1971). Mais le cadre physique lui-même est souvent questionné, notamment dans le champ libéral où l’on dispose parfois d’une pièce unique. Faut-il alors distinguer un espace pour la création et un autre pour la parole ? Cette question, qui traverse les réflexions cliniques, ne se réduit pas à une question d’aménagement, mais ouvre sur l’essence même de l’art-thérapie : articulation du faire et du dire, symbolisation, passage du corps à la représentation. Loin d’une réponse unique, l’analyse invite à penser les espaces non seulement comme des lieux, mais comme des temps et des processus à part entière.

Le Double Mouvement : Créer et Parler dans l’Économie Psychique

L’histoire de l’art-thérapie s’est bâtie sur la conviction que le faire précède souvent le dire, que la main trouve avant la bouche, que l’acte précède la parole – ou du moins la rend possible. Frances Kaplan, art-thérapeute nord-américaine, parle de « médianité » comme ce passage du matériau à la parole, indiquant que l’espace du sens se joue entre ces deux pôles. Il s’agit donc moins d’opposer création et verbalisation que de les mettre en tension féconde.

Dans la pratique clinique, cet entre-deux fonde la dynamique du dispositif. Quand l’espace de création déborde, il devient parfois nécessaire d’instaurer une frontière, pour laisser émerger la parole, accueillir ce qui a été projeté hors de soi sur la feuille ou la toile. C’est ici que la question du double espace prend tout son sens : faut-il garantir une séparation physique, changer de pièce, voire d’atmosphère ? Ou au contraire, favoriser une continuité pour ne pas cliver le vécu ? La réponse se dessine rarement dans la théorie pure, mais surgit au carrefour du vécu transférentiel, du type de public et des modalités thérapeutiques choisies (Kaës, 1993).

Les Fondements Théoriques de la Séparation des Espaces

La Fonction Contenante

La question de l’espace distinct rejoint la dimension contenante évoquée par Bion et Winnicott : l’espace matériel sert de métaphore à l’espace psychique, il permet de déposer, de transformer, d’apprivoiser les expériences brutes. Un coin dédié à la création, avec ses odeurs spécifiques, la possibilité de désordonner ou de salir, incarne la licence de débrider l’expression, alors que l’espace verbal, épuré, pose une autre modalité d’écoute et de symbolisation.

Dans certains établissements hospitaliers – par exemple en psychiatrie de secteur – la tradition veut qu’on sorte matériel, tabliers et supports, puis qu’on retire ces signes pour passer au temps de l’élaboration verbale. Ce rituel spatial structure une séquence sécurisante et prévisible pour le patient. D’ailleurs, la distinction explicite entre atelier d’expression créatrice et salle de consultation verbale est encore défendue par nombre de cliniciens attachés à la tradition du « cadre à plusieurs temps » (Roustang, 1991).

Symbolisation et Passage à l’Acte

L’espace physique soutient le passage de l’agir à la représentation. L’approche psychanalytique insiste sur la nécessité de contenir l’impulsivité, de ritualiser les transitions pour éviter le passage à l’acte. Pour des patients en difficulté avec l’angoisse de morcellement ou d’intrusion, l’existence de deux espaces symboliquement différenciés peut aider à apprivoiser le mouvement intérieur, à différer au lieu de s’exécuter dans l’immédiateté (Tustin, 1986).

Vers une Articulation entre Continuité et Séparation

Risques d’un Clivage Trop Franc

Séparer absolument création et verbalisation, c’est aussi courir le risque du clivage. La parole qui vient « après » la création risque parfois de rater l’événement vivant du geste, de devenir extérieure ou interprétative. Chez certains patients, l’énonciation immédiate à la suite de l’acte plastique permet de ne pas cliver, de garder la trace chaude du vécu, d’en préserver la force. Cette nuance est essentielle auprès d’enfants, d’adolescents ou de personnes vivant avec des troubles psychotiques, où la frontière entre dedans et dehors, fantasme et réalité, est déjà fragile.

  • Un espace unique peut favoriser l’imbrication du geste et de la parole, rendant le passage du faire au dire plus fluide (Barone, 2010).
  • Mais il requiert une vigilance extrême dans le cadre : position du thérapeute, gestion du temps, attention portée aux traces de la création (nettoyage, distance au matériel).

Continuité pour Certains, Distinction Nécessaire pour D’autres

La spécificité du public doit aussi guider le choix. Pour des personnes traumatisées, pour qui la confusion des espaces peut réactiver des vécus d’intrusion, la démarcation claire limite l’angoisse, rend les transitions perceptibles, sécurisantes. À l’inverse, pour des personnes dans une logique exploratoire ou en demande de lâcher-prise, la fluidité entre espaces stimule la créativité et engage le lien au thérapeute de façon plus souple.

Il reste donc essentiel d’éviter les réponses trop normatives. L’espace, en art-thérapie, doit rester vivant, adaptable, en dialogue avec ceux qui le traversent.

Contraintes Architecturales et Ingéniosité en Cabinet Libéral

Au-delà la théorie, la réalité des cabinets libéraux est parfois prosaïque. Combien de praticiens disposent d’une salle dédiée à l’atelier, d’un bureau extérieur ou d’un espace « tampon » ? Bien souvent, la pièce unique s’impose. L’ingéniosité devient alors précieuse :

  • Organisation du mobilier modulable : tables sur roulettes, paravents, zones délimitées par des tapis ou éclairages différents.
  • Rituels de transition : rangement collectif du matériel, déplacement symbolique du siège, temps de respiration pour marquer le changement de posture.
  • Supports mobiles : carnets de création, boîtes personnelles où ranger les productions à réinvestir d’une séance sur l’autre.
  • Utilisation de la symbolique des objets : tablier retiré pour marquer le passage à la parole, rideau tiré, changement de lumière…
La ressource ne se limite pas à l’espace, mais aussi au temps et au rythme donné à la séance : scander, ritualiser, respecter la singularité du patient.

Impacts Cliniques et Observations de Terrain

Certains travaux cliniques – par exemple, ceux de Jean-Pierre Klein et de l’INECAT (Institut National d’Expression, de Création, d’Art et de Transformation) – montrent que chez des publics fragiles, la distinction claire d’espace facilite l’accès à la parole. D’autres, comme Nathalie Hanot, relèvent l’intérêt d’un espace unique pour soutenir la spontanéité et la circularité des échanges. La littérature anglo-saxonne (Rubin, 2016) appuie cette diversité, soulignant qu’il n’existe pas de configuration universelle mais une nécessité de co-créer le dispositif avec le patient.

Les retours de terrain illustrent aussi que le sentiment de sécurité éprouvé par l’usager s’attache moins à l’organisation matérielle stricte qu’à la lisibilité du cadre, à la capacité du thérapeute à nommer et à ritualiser les transitions, à sa solidité interne. Là où la parole risque de faire violence en interrompant trop vite l’élan créatif, il devient précieux d’écouter les rythmes individuels, d’oser parfois laisser la parole silencieuse, ou, inversement, d’ouvrir un espace tiers provisoire : une fenêtre, un tapis de méditation, un carnet de correspondance.

Perspectives et Pistes d’Adaptation Contemporaine

Aujourd’hui, la créativité de l’art-thérapeute s’étend à la dimension organisationnelle : design du cabinet, dispositifs nomades, ateliers partagés, outils numériques (dans le cadre de la télé-art-thérapie, voir l’étude publiée dans The Arts in Psychotherapy, 2020), tout concourt à repenser l’articulation du faire et du dire.

L’expérience de la crise sanitaire a aussi déplacé les attentes : la nécessité d’aménager chez soi un coin créatif, la possibilité de poursuivre le travail de symbolisation hors du cadre physique conventionnel a révélé l’importance de la cohérence interne du dispositif, indépendamment des murs eux-mêmes.

La question de l’espace distinct est donc moins une affaire d’architecture que de posture et de créativité professionnelle :

  1. Être clair dans la proposition : expliciter à chaque séance le déroulé, le sens des transitions, l’usage de l’espace
  2. Observer le patient : ajuster l’organisation à ses besoins spécifiques et à ses transferts
  3. Ménager des seuils symboliques, même invisibles, pour permettre le passage du geste à la parole
  4. Assumer la plasticité du cadre, son adaptation continue, comme gage de soin et de présence

Ressources et Références Pour Approfondir

  • D. W. Winnicott – « Jeu et réalité », Gallimard, 1971
  • C. Kaës – « Le cadre analytique », Dunod, 1993
  • J.-P. Klein – « L’art-thérapie », Que sais-je, PUF, 2021
  • L. Rubin – « Approaches to Art Therapy », Routledge, 2016
  • N. Hanot – « Petite philosophie de l’atelier d’art-thérapie », L’Harmattan, 2012
  • B. Routang – « Le cadre thérapeutique », Seuil, 1991
  • Étude « Art Therapy in a Time of Pandemic », The Arts in Psychotherapy, 2020

Pour Penser L’Espace : Souplesse, Clarté, Dialogue

L’espace n’est pas une donnée figée, mais le reflet du positionnement du thérapeute et des besoins du patient. Penser une séparation entre création et verbalisation, c’est avant tout honorer la valeur des deux temps – sans les rigidifier ni les mélanger à l’excès. Que l’on dispose d’une pièce, d’un simple coin matériel ou de plusieurs espaces, tout l’enjeu demeure dans la possibilité de soutenir la symbolisation à tous les niveaux, en veillant à la solidité du cadre et à l’écoute du rythme singulier de chaque rencontre.

L’art-thérapie invite ainsi à faire de l’espace – matériel et symbolique – un support vivant de transformation, capable de contenir, de relier et d’ouvrir. La question n’est pas tant « faut-il » un espace distinct, que : comment celui-ci s’inscrit dans l’accompagnement du processus créateur et du cheminement psychique, au service de la personne.

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