Quand créer devient parler : l’art-thérapie au service de la communication non verbale en foyers de vie

15/01/2026

Les foyers de vie : des espaces relationnels à réinventer

Dans les foyers de vie, la communication se heurte souvent à des frontières invisibles. Face à des troubles cognitifs, psychiques ou moteurs, la parole ne suffit pas toujours pour exprimer un ressenti, une demande, un mal-être. Les échanges non verbaux, foisonnants mais difficiles à décoder, deviennent alors le principal outil de lien social. Mais que se passe-t-il lorsque ces échanges, eux aussi, vacillent ou ne trouvent pas d’espace pour s’exprimer ? L’art-thérapie, étonnamment, se révèle alors un formidable levier pour réhabiliter la communication là où le langage conventionnel vacille.

Communication non verbale : une mosaïque complexe

La communication non verbale représente plus de 65 % de la transmission d’un message lors d’un échange – chiffres corroborés par de nombreux travaux en psychologie sociale, notamment ceux d’Albert Mehrabian. Dans les foyers de vie, où résident des personnes présentant un handicap mental, psychique ou en souffrance psychologique, ce mode d’expression est prépondérant. Il englobe gestes, postures, mimiques, distance corporelle, tonalité, fluctuations de la respiration et, comme on le voit trop peu souligné, la trace plastique laissée sur une feuille, une toile, une argile.

Mais la communication non verbale dans ces contextes s’avère ambivalente : trop souvent assimilée à des « comportements-problèmes », elle manifeste parfois la détresse, parfois la créativité entravée qui cherche à éclore. Existe-t-il un espace où elle puisse être accueillie, comprise, et enrichie ?

L’art-thérapie, un territoire d’expression au-delà du langage

L’art-thérapie propose une troisième voie, celle d’un langage plastique où le corps et la trace deviennent parole. Les grands noms de la psychopathologie de l’expression, tels Jean Vinay et Jean Maisonneuve (voir Cairn.info), ont longuement étudié la manière dont le support artistique capte et restitue l’activité interne. Sur le terrain, cela se traduit par des ateliers où une feuille, quelques couleurs, de l’argile, deviennent des portes d’entrée vers soi et l’autre.

  • Sécurité et contenance : Le cadre de l’atelier offre une contenance rassurante, essentielle là où les repères du langage verbal se dissolvent.
  • Autorisation à la singularité : Loin de tout jugement, chaque production est reconnue pour ce qu’elle manifeste, fût-ce une trace minime ou un geste brutal.
  • Médiation de l’objet : Ce n’est plus la personne isolée qui communique, mais un « troisième » – l’objet intermédiaire –, ce qui abaisse considérablement la charge anxieuse du face-à-face.

Approches cliniques : quand l’informe devient expression

Plusieurs études cliniques illustrent l’impact de l’art-thérapie sur la communication non verbale en institution. On peut se référer, par exemple, aux travaux de B. Soubieux (Art-thérapie et institutions, 2011) et aux analyses menées par le Centre Ressource Autisme Rhône-Alpes (2021). Dans une UHR (unité d'hébergement renforcé), l’introduction d’ateliers artistiques a permis à 78 % des résidents non ou peu verbaux de manifester une augmentation des interactions gestuelles et oculaires lors des échanges collectifs (source : CRA Rhône-Alpes).

Une observation fréquente : au fil des séances, ceux qui paraissaient absents commencent à tendre un crayon à leur voisin, à montrer un dessin à un professionnel, à quitter leur place pour regarder ce que crée le groupe. Ici, la transmission ne passe pas par les mots, mais par l’offrande d’un geste, d’un objet, d’une attention. Certains psychologues parlent de « mise en circulation » du désir et du regard : ce n’est plus l’immobilisme ou le repli, c’est l’envie de partager une sensation, fut-elle confuse.

Étude de cas – Les mains qui parlent

Dans un foyer accueillant de jeunes adultes présentant une déficience intellectuelle sévère, l’arrivée d’un atelier hebdomadaire de modelage a bouleversé les routines. Amandine, réputée « fermée au dialogue », a d’abord pétri frénétiquement l’argile, détruisant chaque ébauche. Puis, peu à peu, ses gestes se sont régularisés. Un matin, elle tend à une éducatrice une petite forme torturée, la serre dans ses mains, la lui reprend. Cette séquence, filmée avec l’accord des familles, montre comment l’objet façonné devient lui-même médium d’un échange, rendant visible une demande – celle d’être vue, d’être rejointe, sans les mots.

Mécanismes à l’œuvre : pourquoi ça fonctionne ?

  • Activation sensorielle : L’utilisation de matières variées (papiers texturés, gesso, argile) réveille la sensorialité, ce qui favorise l’atténuation de l’angoisse primordiale – concept travaillé par Donald W. Winnicott avec la notion d’« objet transitionnel ».
  • Temporalité souple : L’expression plastique échappe au rythme imposé par la parole, ce qui bénéficie aux personnes dont le fonctionnement psychique nécessite des temps flottants pour émerger.
  • Valorisation de la production : Être regardé autrement – non pour ce qu’on ne dit pas, mais pour ce qu’on fait, module le rapport à l’autre et à soi. Les retours des professionnels des foyers de vie indiquent une amélioration de la tolérance aux frustrations pendant et après les ateliers (source : Observatoire National des Pratiques en Art-Thérapie, 2022).

Des bénéfices observés à plusieurs niveaux

  • Amélioration du climat relationnel général : Après 6 mois d’ateliers d’art-thérapie introduits dans 4 foyers adultes du département de l’Isère, le taux de conflits interpersonnels a diminué de 22 %. Les encadrants notent plus d’initiatives de rapprochement physique, d’expressions faciales positives, et de gestes d’entraide (Rapport ARS Auvergne-Rhône-Alpes, 2023).
  • Nouvelle reconnaissance des compétences : Les résidents, perçus jusque-là à l’aune de leurs manques, deviennent porteurs de projets collectifs (fresques, expositions internes), bouleversant la représentation qu’ont d’eux-mêmes et qu’ont les autres d’eux.
  • Effet sur les équipes : Les professionnels rapportent une transformation de leur regard, plaçant l’écoute du sensible, du corps, au centre de leur intervention. Nombre d’entre eux disent mieux appréhender les « messages » portés par certains comportements récurrents et adapter ainsi leur accompagnement.

Limites et vigilance nécessaire

Il serait trompeur de voir dans l’art-thérapie un remède universel. Certaines situations nécessitent une vigilance accrue :

  • Une exposition trop brutale à la matière (couleurs vives, textures crues) peut réveiller des angoisses archaïques chez les personnes polytraumatisées.
  • L’absence de formation spécifique du praticien peut conduire à des malentendus ou à une lecture inadaptée des productions.
  • Toujours recueillir le consentement – même non verbal – du résident : la sollicitation forcée peut créer un surcroît de fermeture.

L’intérêt du dispositif repose souvent sur l’articulation entre différents professionnels (art-thérapeute, psychologue, éducateurs), capables de croiser leur regard sans imposer une grille unique d’interprétation.

Des outils à expérimenter : pistes pratiques pour les foyers de vie

  1. Ateliers de « correspondances plastiques » : Créer à partir de l’œuvre d’un autre résident permet de mettre en circulation des messages non verbaux, de décloisonner les solitudes silencieuses.
  2. Jeux d’empreintes collectives : Dessiner ou sculpter en duo ou trio génère des interactions gestuelles, de la co-construction spontanée. Les rapports de l’AP-HP (2019) montrent qu’après ce type d’activité, 61 % des participants communiquaient d’une façon innovante avec les autres (toucher, regards, mimique).
  3. Mise en récit des productions : Proposer à chacun (avec l’aide du groupe) d’associer une courte histoire, un mouvement, ou une émotion à ce qu’il a façonné. Cette possibilité de théâtraliser le non verbal favorise la création de nouveaux codes.

Pour aller plus loin

Des recherches se poursuivent sur l’impact exact des modalités artistiques sur les compétences sociales et la communication, en particulier chez les personnes avec troubles neurodéveloppementaux ou psychotiques (cf. Frontiers in Psychology, 2020). Ce champ en constante évolution invite praticiens et institutions à innover tout en restant attentifs à l’unicité de chaque personne accompagnée.

Finalement, l’art-thérapie n’impose pas de parler – elle autorise à être entendu autrement, à travers la matière, la couleur, le rythme du geste, et parfois, dans le silence d’un regard partagé. Dans les foyers de vie, elle réinvente des chemins pour que l’absence de parole ne soit plus synonyme de solitude, mais de dialogue possible.

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