L’intention artistique : un fil d’Ariane dans le labyrinthe thérapeutique

03/07/2025

L’intention : ce qu’elle n’est pas, ce qu'elle devient en création

Aborder la notion d’intention artistique en art-thérapie, c’est s’exposer à une polysémie féconde, mais parfois piégeuse. Dans le champ de la création libre, l’intention artistique semble évidente : une idée, une pulsion, une image pousse quelqu’un à choisir tel matériau, tel sujet, tel geste. Mais que devient cette intention lorsque l’acte créateur advient sur le terrain de la thérapie ? Doit-elle être élucidée ? L’artiste-thérapeute doit-il la capturer, la formuler, ou la laisser opérer en sourdine ?

L’intention n’est pas une injonction – ni à “faire beau”, ni à résoudre un problème, ni à performer. En art-thérapie, elle ne se réduit plus à un projet esthétique conscient ni à une recherche d’effet. Elle devient, selon l’expression de Jean-Pierre Klein, psychodramatiste et fondateur de l’Institut national d’expressions, de création, d’art et de transformation (INECAT), l’élan initial : cette étincelle qui met en mouvement le processus créatif, souvent à la lisière de l’inconscient.

De la pulsion à la formulation : comment naît l’intention dans l’espace thérapeutique ?

Au commencement, bien souvent, l’intention du patient s’exprime à travers le choix du médium ou l’urgence d’un geste : une envie de colorier, de modeler, de tracer, sans avoir les mots pour expliquer pourquoi. Pour Laure Flynne, psychologue et art-thérapeute, cette première impulsion relève de la “pré-intention”, semblable à ce que Winnicott décrivait dans le "jeu spontané du petit enfant" (Cairn.info).

Mais l’espace protégé offert par l’art-thérapie permet graduellement un glissement :

  • du geste pulsionnel au projet identitaire ;
  • de l’agir au symboliser ;
  • de l’indifférencié au signifiant.
Autrement dit, l’intention prend corps là où la parole était empêchée, là où le symptôme saturait le sens. Le patient, peu à peu, formule ce qu’il désirait “dire” par l’intermédiaire de la matière – ce passage pouvant s’étirer sur plusieurs séances.

Intention, subjectivité et processus de transformation psychique

Là où le processus thérapeutique excède la création pure, c’est dans cette dialectique entre intention et subjectivation. L’intention artistique, aussi ténue soit-elle, participe à la différenciation du moi du patient et soutient la construction du sens. Oury et Tosquelles, pionniers de la psychothérapie institutionnelle, parlaient de “l’espace du possible”, ouvert par toute activité créative dirigée vers un objet autre, non purement utilitaire (Revue Docs).

Selon une méta-analyse de l’American Art Therapy Association (2019), l’engagement intentionnel dans une démarche artistique renforce :

  • le sentiment d’auto-efficacité (éprouver “je peux créer” même après une rupture psychique),
  • l’intégration émotionnelle (accueillir des vécus refoulés ou clivés),
  • l’organisation de la pensée narrative.
Des études sur des populations d’adultes ayant subi des traumatismes montrent que l’élaboration d’une intention artistique – même minimale – favorise une diminution de symptômes dissociatifs (Journal of the American Art Therapy Association).

Nuances et paradoxes : quand l’intention gêne, quand l’absence d’intention libère

Toutefois, la place de l’intention n’est pas monolithique ni linéaire. Certains contextes montrent combien elle peut être entravée (psychoses aiguës, états confusionnels, dépression mélancolique profonde), voire devenir un obstacle si elle rigidifie la production :

  • Une intention surdéveloppée (ex. : perfectionnisme obsessionnel) réduit le champ expérimental.
  • Une attente excessive de “sens” ou de “beauté” peut alimenter la honte, la rivalité ou l’inhibition.
  • À l’inverse, l’absence totale d’intention n’est pas toujours pathologique : elle accompagne souvent les premiers pas dans un atelier, ou marque un effondrement psychique transitoire.
L’art-thérapeute veille alors à préserver un espace de flottement : ni sur-directivité, ni vide absolu, mais la latitude pour que l’intention puisse émerger, se taire, puis resurgir ailleurs, sous une autre forme.

Le rôle du cadre thérapeutique : entre incitation, contenance et accueil de l’incertitude

Le cadre sécurisé (temps, lieu, matériaux, posture du thérapeute) autorise justement cette oscillation entre intention et indétermination. Par les consignes ajustées, par le regard non jugeant, l’art-thérapeute n’impose pas d’intention ; il accueille ce qui affleure, renonçant à la maîtrise.

Dans les dispositifs de médiation à visée thérapeutique, trois grandes attitudes concernant l’intention se dégagent :

  1. L’espace purement “autodéterminé” : le sujet porte lui-même son intention dès le départ (plutôt rare hors patientèle d’artistes ou de sujets déjà stabilisés).
  2. L’incubation progressive : le travail plastique fait émerger une intention rétroactive (“ce n’est qu’après coup que je comprends pourquoi j’ai fait ça”).
  3. L’hétéro-détermination partagée : l’intention — faiblement esquissée ou masquée — émerge dans l’interaction avec le thérapeute, qui en soutient la maturation symbolique.
Aucune n’est supérieure à l’autre ; chacune accompagne une phase ou un processus singulier.

L’intention comme levier de symbolisation : reculs, bifurcations et effets cliniques

Ce qui fonde la valeur thérapeutique de l’intention artistique, c’est sa capacité à devenir un levier de symbolisation. En effet, le simple fait de poser une intention transforme la pulsion brute en un acte doté de but, à la fois énigmatique et formalisé. L’intention devient alors point d’appui pour :

  • mettre à distance l’angoisse primaire ;
  • objectiver ce qui dépassait le sujet (émotions, souvenirs, fantasmes) ;
  • s’essayer à de nouveaux récits de soi.
Les effets cliniques sont tangibles, en particulier dans les contextes de soin institutionnel : une étude menée à l’hôpital Sainte-Anne sur un panel de 120 patients psychotiques a montré qu’un travail autour de l’intention artistique accroît la tolérance à la frustration (40% d’amélioration mesurée sur l’échelle PANSS en six mois, EM Consult). D’autre part, la possibilité d’ajuster son intention au fil des séances installe une dynamique d’autonomisation notable (augmentation de la participation spontanée).

Intentions conscientes et intentions inconscientes : une tension fertile

L’intention artistique, dans l’espace thérapeutique, ne s’épuise pas dans la sphère du conscient. Les praticiens formés à la psychodynamique savent combien l’inconscient investit l’acte créatif : choix des couleurs, répétition de motifs, structures narratives non verbalisées. Les associations libres autour de la réalisation plastique révèlent souvent des intentions refoulées ou déguisées.

C’est la coexistence de ces deux niveaux – intention consciente (“je veux dessiner un arbre parce que j’aime la nature”) et intention inconsciente (“je trace des racines partout, peut-être pour symboliser mon désir d’ancrage”) – qui confère à l’art-thérapie sa puissance exploratrice. Accueillir ce double mouvement exige du praticien d’entendre l’intention tout en accueillant ce qui l’excède, l’excuse, ou la déjoue.

Intention artistique, processus de soin et créativité partagée

Enfin, il serait réducteur de penser que l’intention artistique est seulement celle du patient. Le processus thérapeutique repose aussi, en filigrane, sur l’intention du thérapeute : créer un espace de jeu, de résonance, de transformation. Cette “intention de soin” s’actualise dans le choix d’introduire un médium nouveau, d’inviter à explorer l’informe ou, à certains moments charnières, de solliciter explicitement une intention de création (“qu’aimerais-tu raconter aujourd’hui ?”).

Dans des ateliers menés auprès de groupes adolescents hospitalisés, la co-construction d’une intention artistique partagée autour d’un projet commun (fresques, installations collectives) débouche souvent sur un regain de sentiment d’appartenance, de capacité à faire groupe malgré la souffrance psychique (INJEP, “Culture et Santé”, rapport 2022).

La place de l’intention artistique, entre trace et mouvement

Penser la place de l’intention dans l’art-thérapie, c’est envisager un équilibre subtil entre volonté, désir, imprévu et reculs. Loin d’être un préalable obligatoire, elle danse autour de la création : elle affleure, se retire, bifurque, accompagne l’élaboration du sens. Le processus thérapeutique gagne à accueillir tantôt l’élan intentionnel, tantôt la créativité sans projet — pour qu’au fil des séances, une trajectoire singulière se dessine, où exprimer, formuler, peindre, symboliser participent d’une même aventure intérieure.

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