Art-thérapie et psychothérapie analytique : tisser des liens pour déployer la parole et l’image

10/12/2025

Une rencontre féconde : pourquoi croiser ces deux approches ?

Croiser l’art-thérapie et la psychothérapie analytique n’est pas un simple exercice de style. C’est une démarche qui puise dans le désir partagé d’ouvrir de nouveaux sentiers pour la subjectivité, là où la parole vacille, où les émotions cherchent une forme et où le symptôme résonne dans le corps et l’imaginaire. Mais pourquoi ce mariage est-il aujourd’hui au cœur de tant de pratiques cliniques ?

La psychothérapie analytique s’ancre dans l’exploration des processus inconscients, nourrie par le travail de Freud, Winnicott, Bion ou encore Anzieu. Fondée sur l’écoute fine du transfert, du langage et des répétitions, elle met au centre la médiation verbale. L’art-thérapie, quant à elle, élargit le champ du possible en convoquant la création, le jeu, la forme, le geste — parfois bien avant que la pensée puisse en dire quelque chose.

Combiner ces deux approches, c’est :

  • Renforcer la dimension symbolique : l’image et la narration s’épaulent, ouvrant un espace où l’on peut avancer autrement dans l’élaboration psychique.
  • S’adresser à d’autres niveaux de fonctionnement psychique : là où la pensée se fait floue ou débordée, la forme peut contenir, préfigurer ou, au contraire, assouplir.
  • Élargir les indications thérapeutiques : certaines pathologies sévères (autisme, psychose, états-limites, traumatismes complexes) trouvent dans ce dialogue une possibilité de relance là où l’ancrage dans le langage échoue parfois.
La Fédération Française des Art-Thérapeutes (FFAT) note d’ailleurs que 64 % des art-thérapeutes ayant une double formation « psychanalyse et art-thérapie » interviennent auprès de populations psychotiques ou gravement traumatisées (rapport FFAT, 2021).

Quels points d’ancrage analytiques dans la pratique de l’art-thérapie ?

Il ne s’agit pas d’importer les concepts « tout faits » de l’analyse à l’intérieur de l’atelier d’art-thérapie, mais de penser la création dans son lien au psychisme inconscient. De nombreux auteurs ont forgé des ponts solides :

  • D. W. Winnicott pose que la créativité appartient à l’expérience transitionnelle, fondatrice du sujet. L’aire intermédiaire où la forme surgit entre soi et l’autre (le cadre, l’accompagnant) devient l’espace thérapeutique même (Jeu et réalité, Gallimard, 1971).
  • César et S. Botella insistent sur le « travail du rêve dans la création » (PUF, 2001), ouvrant sur le concept de figurabilité : comment une expérience intérieure prend forme, plasticité, grâce à un accompagnement capable de soutenir l’équivoque de l’image et du récit.
  • Didier Anzieu évoque le « Moi-peau » : le support matériel (argile, peinture) serait le contenant contenant de la psyché, la reliant à l’autre (Le Moi-peau, Dunod, 1985).

Rapprocher art-thérapie et analyse, c’est donc :

  • Penser le cadre comme espace transitionnel et sécurisé, propice à l’émergence de formes inédites.
  • Travailler les résistances, les clivages, les régressions et les reprises – non seulement à travers l’échange verbal mais par ce qui advient dans la matière même.

Cadre et méthodologie : comment conjuguer concrètement ?

Le succès de cette articulation repose sur la clarté des rôles et sur la permanence du cadre. Trois formats principaux existent :

  1. Le duo thérapeutique : un-e analyste et un-e art-thérapeute interviennent ensemble. Cette technique est fréquente en institution pour patients psychotiques (source : revue Les Cahiers de l’Art-Thérapie, 2019).
  2. Le même thérapeute endosse les deux casquettes : possible si la formation est solide et la supervision régulière. L’enjeu : garder la capacité de penser à la fois l’inconscient en jeu dans la séance et l’acte créatif (cf. L. Anand, Art-thérapie psychanalytique, Dunod, 2018).
  3. L’alternance de séances analytiques et créatives : l’aller-retour d’un espace à l’autre favorise l’intégration du vécu et l’élaboration psychique, particulièrement chez certaines personnes présentant une inhibition majeure.

Le dispositif importe : il donne consistance, temporalité et limite. Le rituel de début/fin, le non-jugement, la conservation ou la destruction des œuvres, participent à la sécurité interne du patient.

Pour qui : indications et contre-indications

Les indications pour recourir à la combinaison de l’art-thérapie et de la psychothérapie analytique se sont élargies au fil des décennies, confirmées par des études cliniques et de recherche (British Journal of Psychiatry, 2019) :

  • Patients présentant une inhibition verbale importante (autisme, mutisme, aphasie post-traumatique…)
  • Adolescents et jeunes adultes en crise identitaire : le détour créatif évite la confrontation directe au conflit psychique.
  • Enfants et adultes victimes de traumatismes (abus, deuils, migrations forcées). La production artistique permet souvent de contourner la terreur impensable et d’amorcer une parole possible (Clinical Child Psychology and Psychiatry, 2017).
  • Patients psychotiques ou borderline : quand la pensée déraille, la temporalité et le cadre de l’atelier peuvent offrir un ancrage et limiter le passage à l’acte.

Quelques contre-indications existent cependant : passages à l’acte graves, états confusionnels aigus non stabilisés, ou dictature dissociative empêchant tout accès au symbolique (cf. L. Morel, La symbolisation en art-thérapie, Erès, 2014).

Ce que produit l’alliance : effets observés

Les chiffres sont parlants. Une étude longitudinale menée au Maudsley Hospital, Londres (2015-2019) sur 270 patients psychotiques montre que l’ajout d’ateliers d’art-thérapie à l’accompagnement analytique divise par deux les hospitalisations à moyen terme (12 % contre 27 % chez les patients suivis en analyse seule).

  • Réduction de l’angoisse : produire, jouer, transformer la matière offre un espace de respir, sensible et incarné (V. de Saussure, Créativité et psychose, Dunod, 2017).
  • Emergence de l’auto-narration : là où le récit semblait impossible, une trame émerge via la mise en forme.
  • Relance du processus symbolique : pour les patients en repli, l’image souvent précède la parole, prépare le terrain d’un dire à venir.

Sur un plan statistique, les travaux de la Society for the Arts in Healthcare (USA) recensent une amélioration de la coopération aux soins chez 73 % des participants aux dispositifs croisés (rapport SAH, 2020).

Le rôle subtil du thérapeute : écouter, contenir, interpréter

Le thérapeute navigue entre plusieurs tâches :

  • Accueillir sans hâte ce qui survient : la création ne livre rien tout de go, elle « fait chemin ».
  • Éviter la tentation d’interpréter trop vite l’œuvre produite : rester au plus près de l’expérience sensorielle du patient, laisser ouverts les possibles.
  • Proposition d’associations : souvent, l’art-thérapeute invite, après ou pendant la séance, à mettre des mots, mais sans forcer la traduction.
  • Maintenir la cohérence du cadre : là où la créativité déborde ou se fige, la stabilité du thérapeute offre un point d’appui.

Figures et situations cliniques

De nombreux cas cliniques illustrent cette synergie. On pense aux enfants autistes pour lesquels l’insistance sur la couleur, le rythme du trait, répété, mobilise une part du vécu archaïque : la production plastique sert alors de point d'ancrage pour une forme d’échange.

Autre situation : chez l’adulte survivant de traumatismes multiples, le collage ou la sculpture opérèrent comme une métaphore du travail de rassemblement de soi. Ce que l’analyse permet d’apprivoiser dans les mots, la création l’expérimente dans un faire, nourrissant à rebours la capacité associative. Ici, le thérapeute s’appuie sur la méthodologie du triangle (patient–image–thérapeute), conceptualisé par A. Schmitt (PUF, 2000), pour circuler d’un média à l’autre.

Certaines équipes, notamment en pédopsychiatrie (CHU Montpellier, 2022), ont mis en place des groupes où chaque participant choisit le média chaque semaine, alternant atelier verbal et plastique selon l’état du moment.

Perspectives et limites : vers un décloisonnement créateur

Si la rencontre entre art-thérapie et psychothérapie analytique déploie de nouvelles potentialités pour la subjectivité, elle invite aussi à rester prudent : l’exigence théorique, la régularité de la supervision, et la créativité de l’accompagnant sont des prérequis. Reste à inventer, encore, des formes de dialogue avec les disciplines voisines : musicothérapie, dramathérapie, médiation corporelle – pour un accompagnement plus nuancé, plus vivant, de la complexité humaine.

Les dispositifs hybrides, loin de diluer le sérieux du travail analytique, rappellent une chose essentielle : la parole peut se chercher loin des mots, dans ce qui se façonne, s’efface, puis ressurgit — au cœur de la matière et du psychisme.

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