Le dessin, matrice silencieuse : Penser sa prééminence en art-thérapie institutionnelle

22/07/2025

La simplicité du dessin : rupture de l’obstacle initial

L’expérience en institution, qu’elle soit pédopsychiatrique ou pour adultes, fait ressortir la multiplicité des obstacles à la mise en travail thérapeutique. La peur du regard, la honte, la méfiance, les troubles cognitifs, mais aussi l’évitement ou la sidération devant une consigne inhabituelle… Le dessin, qui ne requiert ni outillage complexe, ni compétence technique préalable, s’impose alors comme un seuil accessible. Il permet d’initier le mouvement là où la parole, trop exigeante ou déjà saturée, échoue souvent à s’éveiller. Cette accessibilité est corroborée dans des études comme celles de C. Ferraz & D. Martin (2012), qui soulignent le faible taux d’abandon des ateliers dessins chez des publics hospitalisés comparativement à d’autres ateliers créatifs nécessitant plus de préparation ou d’engagement corporel.

  • Un médium peu intimidant, proche du jeu (Marie Bonnafé, 2011)
  • Faible coût matériel, possibilité de passer du jeté au travaillé*
  • Ouverture à toutes les temporalités (express, prolongé, morcelé…)

*L’enfant, mais aussi l’adulte institutionnalisé, peut « rater », déchirer, recommencer sans conséquences ni investissement irréversible.

Du préverbal au symbolique : la grammaire du dessin

Créer une image, c’est jouer avec la plasticité du réel : la ligne devient frontière, la couleur suggère l’émotion, la composition instaure de l’espace. Si le dessin occupe un point d’ancrage si central en institution, c’est notamment parce qu’il autorise ce passage du ressenti brut à l’élaboration symbolique, sans forcer la traduction dans le langage verbal. La pratique clinique le montre sans ambiguïté : adolescents mutiques, adultes psychotiques ou sujets en phase aiguë de dépression trouvent dans le trait cette « langue maternelle » première (Didier Anzieu, , 1981).

  • Trace et contenance : Le geste du tracé organise les sensations, fixe l’agir, crée un cadre pouvant contenir l’angoisse.
  • Entre-représentation et figuration : Que le dessin soit figuratif ou non, il donne corps à l’imaginaire, autorisant la coexistence de l’indicible et du montré.

Cliniquement, cette malléabilité symbolique est précieuse. Selon les données du service d’art-thérapie du CHS Le Vinatier (Lyon, chiffres 2021), plus de 70% des résidents adressés pour troubles graves du langage ou de la communication s’investissent prioritairement dans le dessin, face à une expérience d’atelier multi-médias.

Dessiner pour survivre : le dessin comme acte de survie psychique

La littérature, comme la clinique, regorgent de témoignages sur le dessin utilisé dans des contextes extrêmes : camps de concentration, hôpitaux, prisons. Dans le précipité institutionnel, le dessin devient acte de résistance contre la destructivité ou l’effondrement psychique. Françoise Dolto insistait déjà sur le pouvoir vital du trait : « Dessiner, c’est poser un os, une colonne vertébrale d’identification. » Plus récemment, les travaux de Boris Cyrulnik (2018) sur la résilience rappellent l’importance de l’expression graphique comme mise en forme du chaos interne.

  • Le dessin permet de donner forme aux terreurs sans mots (Flashbacks, hallucinations, angoisses archaïques…)
  • Il autorise une distance : ce n’est pas « moi » qui parle, c’est « ça » qui est dessiné
  • Il sert de médiateur lors d’états limites, où la pensée s’effrite et où la figuration maintient du lien.

Dans la pratique institutionnelle, il arrive fréquemment que de simples consignes graphiques – un arbre, une maison, un corps – révèlent des zones de rupture biographique, d’effondrement ou de reconstruction psychique (cf. le test de l’arbre de Koch mais aussi le travail ouvert de Florence Quinodoz sur « l’espace feuille »).

Un langage universel : franchir la barrière socio-culturelle

La diversité croissante des publics institutionnels met à l’épreuve la pertinence des outils thérapeutiques : troubles cognitifs, plurilinguisme, illettrisme, autisme… Le statut du dessin comme langage polysémique, préalable à la langue écrite, s’avère une ressource précieuse pour rencontrer l’autre sans s’enfermer dans l’interprétatif hâtif.

  • Jeux de signes : L’enfant primo-arrivant, le patient aphasique, tous trouvent dans la trace une forme première de dialogue.
  • Résistance à la normativité verbale : Dans l’échange thérapeutique institutionnel, où l’écrit médical structure parfois le sens avant l’expérience, le dessin introduit la possibilité d’un sens ouvert et non contraint.

Dans une étude suisse menée en psychiatrie adulte (Hôpital de Marsens, 2019), l’atelier dessin permet une participation effective de patients analphabètes, alors que les ateliers d’écriture restent le plus souvent désertés par ces mêmes publics.

Le dessin au prisme de la psychopathologie de l’expression

Peut-on faire l’économie du dessin quand on interroge les pathologies du langage, du lien, du corps ? Gaston Leroux, figure majeure de la psychopathologie de l’expression, décrit le dessin comme un « précipité de symptôme » : attentes, humeurs, déformations, tout s’exprime, souvent à l’insu du sujet. La richesse du matériau clinique se confirme :

  • Modes de déformation : Le dessin du patient schizophrène n’est pas celui de l’enfant psychotique, ni celui du mélancolique. Décentration de l’espace, répétition, fragmentation… fournissent à l’art-thérapeute de puissants outils de repérage et de soutien dans le processus de subjectivation (M. Diatkine, 2007).
  • Traces du trauma : Le dessin automatique, la rature, la surcharge colorée ou l’inhibition graphique deviennent autant de points d’appui diagnostiques et thérapeutiques (G. de M’Uzan, 2004).

La clinique actuelle s’appuie d’ailleurs sur des grilles d’observation fines, où le dessin n’est pas simple « illustration » du discours mais émergence, parfois brutale, d’une dynamique subjective en mouvement.

Dessiner en groupe : médiation et espace tiers

En institution, le dessin déploie également sa force dans le collectif. L’atelier groupal permet la coprésence, la confrontation douce, la reconnaissance de similitudes et de différences. Les manipulations des espaces de la feuille, la circulation du matériel, la découverte des images produites par autrui ouvrent à une scène relationnelle souvent moins menaçante qu’un échange purement verbal (source : évaluations de la Haute Autorité de Santé sur les dispositifs « créativité partagée », 2022).

  1. Le dessin offre un « tiers » entre soi et l’autre : il crée un objet-frontière, objet de regard mais aussi de circulation.
  2. Il rend possible la confrontation aux limites, à la frustration, à la reconnaissance du désir, dans un champ médiatisé ; essentiel pour des patients tantôt clivés tantôt débordés par la pulsion (Winnicott, « Le Jeu et la Réalité »).

La clinique groupale, souvent plus féconde en institution que les séances individuelles (quand le patient y est apte), s’enrichit de rituels : montrer, cacher, commenter, reprendre. Parfois, ce sont les silences devant certains dessins qui parlent le plus fort.

Postulat d’incertitude : et la question du sens ?

Il serait tentant d’ériger le dessin en langage universellement interprétable. La posture de l’art-thérapeute se situe ailleurs : accueillir ce qui surgit, résister à la tentation d’instrumentaliser l’image pour la faire « parler » trop vite. Souvent, ce qui se loge dans le graphisme relève d’une science incertaine : tous les arbres ne sont pas des mères, tous les soleils ne sont pas des espoirs. Les repères, les biais culturels et les singularités biographiques rendent chaque production éminemment singulière (cf. Nicole Fabre, , 2008).

  • Préserver l’espace de non-savoir : Accepter l’imprévisible du trait, son pouvoir d’inventer du sens propre sans assignation immédiate.
  • Favoriser le processus sur le produit : Ce qui compte n’est pas le « beau », mais le mouvement interne amorcé et son élaboration transversale.

Le dessin préserve ainsi cet espace de flottement, si rare en institution, où chacun peut (re)jouer la possibilité du désir, de l’invention, du déplacement.

Regards croisés : statistiques et perspectives

Si l’on s’intéresse à la littérature scientifique, le dessin demeure, en France comme à l’international, la modalité la plus utilisée dans les approches d’art-thérapie hospitalière et médico-sociale. Selon l’American Art Therapy Association (Rapport annuel 2021), 78% des patients bénéficiant d’une prise en charge art-thérapeutique en institution ont fréquemment recours au dessin durant leur parcours, même quand d’autres medias sont proposés (peinture, modelage, collage, sculpture).

  • En France, les ateliers de dessin sont systématiquement intégrés à la prise en charge dans 94% des services de psychiatrie de secteur (Enquête nationale FFAT, 2022).
  • Chez les enfants autistes en institution, l’atelier dessin est le seul médiateur pouvant regrouper jusqu’à 100% du groupe sur au moins une partie de la séance (S. Pointurier, Centre Robert Debré, 2019).
Type d’atelier Taux de participation moyen (adultes hospitalisés) Capacité à investir plusieurs séances
Dessin 85% 92%
Peinture 57% 61%
Modelage 40% 48%

Pour une pratique raffinée

Face à la diversité des profils institutionnels, le dessin s'affirme comme colonne vertébrale de la pratique art-thérapeutique : à la fois refuge, laboratoire de formes, langage resilient et support d'interprétation. L'enjeu désormais ? Continuer de l'ancrer dans un accompagnement robuste, ancré dans la rigueur clinique, attentif à ne pas confondre l’image produite et l’histoire intime du sujet. Le trait, fragile et têtu, demeure l’un des rares lieux où la subjectivité institutionnalisée peut encore s’inventer à nouveaux frais.

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