Au cœur du collectif : les subtilités de la collaboration pluridisciplinaire en atelier d’art-thérapie

23/12/2025

La pluridisciplinarité, une nécessité clinique et humaine

Depuis la naissance institutionnelle de l’art-thérapie à l’hôpital psychiatrique anglais au début du XXe siècle (Hill, 1942 ; Jung, 1957), la pratique des ateliers a toujours été traversée par la complexité du collectif. Contrairement aux idées reçues, l’art-thérapeute n’œuvre pas seul·e dans son « îlot créatif » : il s’inscrit dans une organisation où psychologues, éducateurs, infirmiers et médecins construisent, autour de la personne accompagnée, une toile de coopération. Selon l’enquête nationale menée par le Réseau Francophone des Art-Thérapeutes en 2020, 91% des art-thérapeutes exercent en équipe, que ce soit en centre de soins, en institution médico-sociale ou en libéral (via des partenariats temporaires).

L’objectif de ce maillage : assurer une prise en charge holistique et cohérente, où l’atelier ne se réduit ni à une activité occupationnelle ni à un simple « exutoire », mais se place comme un véritable acte de soin. La pluridisciplinarité protège ainsi des écueils du cloisonnement, permettant de croiser regards et expertises, tout en respectant la subjectivité du patient.

Quels professionnels collaborent autour de l’atelier d’art-thérapie ?

La composition des équipes varie selon le lieu d’exercice et le projet de soin. Toutefois, certains métiers sont le socle de toute alliance pluridisciplinaire efficace, souvent regroupés autour du « trio fondateur » : art-thérapeute, psychologue/psychiatre, infirmier·ère. Mais d’autres acteurs sont essentiels, notamment dans les institutions pour enfant ou en gérontologie.

  • Art-thérapeute : garant du cadre, de la pertinence des médiations, relais du vécu transférentiel et analyste de l’expression plastique
  • Psychologue/psychiatre : évalue les indications et contre-indications cliniques, analyse les processus psychiques en jeu, coordonne le projet thérapeutique
  • Infirmier·ère : favorise l’accès, observe les humeurs, accompagne dans la gestion des troubles du comportement, veille à la sécurité
  • Éducateur·rice spécialisé·e, psychomotricien·ne, ergothérapeute : proposent des repères sensorimoteurs, éducatifs, intègrent la dimension sociale
  • Travailleur·se social·e : relie l’atelier au projet de vie, repère les freins d’ordre sociétal ou familial
  • Familles et proches : parfois intégrés, sous forme de réunions ou d’ateliers partagés

La richesse, mais aussi la difficulté, tient à l’articulation de ces savoirs, où chacun connaît sa place tout en acceptant la porosité des frontières professionnelles.

Avant l’atelier : la co-construction du projet

La collaboration commence en amont, lors des réunions d’équipe et des synthèses cliniques. L’art-thérapie répond rarement à une prescription standardisée : chaque atelier se tisse autour d’indications fines, débattues collectivement. Selon la Fédération Française des Art-Thérapeutes, 62% des programmes sont créés à partir de réunions de projet formelles (FFAT, 2023).

  • Analyse des besoins : prise en compte du diagnostic, de l’histoire, mais aussi des projets, désirs, craintes et ressources du patient.
  • Définition des objectifs : fonctions expressives, de contenance, de socialisation ou de restauration narcissique. Ces cibles sont adaptées et reformulées collectivement.
  • Choix des médiations : la peinture ou l’écriture ne sont pas des évidences. Le choix est déterminé selon les pathologies (par exemple, argile en gérontologie vs collage en pédopsychiatrie).
  • Organisation pratique : composition des groupes, durée, fréquence, modalités de suivi (observations partagées, outils de suivi comme le GAF, Global Assessment of Functioning).

L’échange favorise l’ajustement en continu, notamment face à l’hétérogénéité des publics, où chaque détail (matériel, temps, espace) peut conditionner la réussite du dispositif.

Pendant l’atelier : des rôles complémentaires, parfois invisibles

Si l’art-thérapeute orchestre l’atelier, il ne s’agit pas d’une direction autoritaire : son rôle est de tenir le cadre, d’anticiper les mouvements transférentiels, mais aussi de repérer quand l’autre est nécessaire. Par exemple :

  • L’infirmier·ère peut aider à désamorcer une montée d’angoisse, discrètement, sans interrompre le processus créatif.
  • Le psychomotricien accompagne les questionnements corporels (élans moteurs, inhibition), croise son regard avec l’art-thérapeute sur les productions pour moduler les propositions sensorielles.
  • L’éducateur·rice relie les réalisations au quotidien, rassure sur la place dans le groupe, cible l’intégration des codes sociaux.

Dans les ateliers mixtes ou ouverts, la présence de plusieurs professionnels favorise aussi l’inclusion des personnes avec sévères troubles du spectre autistique ou polyhandicap, où la lecture des comportements est particulièrement fine. Une étude de 2019 (Parsons & Betts, "The impact of multidisciplinary teams in Mental Health Art Therapy", PMC) rappelle que la baisse des incidents violents lors des ateliers animés en équipe (-35% vs. ateliers mono-animés) plaide pour ces collaborations tissées dans la vigilance, la décentration, et la complémentarité.

Après l’atelier : restituer, analyser, ajuster

Le travail collectif ne s’arrête pas avec la fin de la séance. La restitution écrite et orale joue un rôle essentiel pour donner du sens à l’expérience. Loin de constituer un simple « compte rendu », elle vise à :

  • Partager les observations cliniques : humeur du jour, modifications du geste, émergence de thèmes ou de résistances, interactions dans le groupe.
  • Relier avec les autres volets du projet de soin : modifications du traitement, réussites dans d’autres activités, retentissement sur les soins somatiques ou psychiatriques.
  • Orienter l’évolution des ateliers : adapter les médiations, réaménager l’espace ou les horaires, créer des passerelles avec d’autres temps du service (exposition, restitution familiale, etc.).

Près de 80% des art-thérapeutes déclarent participer à des réunions régulières de suivi (FFAT, 2023), ce temps restant néanmoins sous-évalué dans la charge de travail. Les écrits ne sont pas de simples rapports : ils deviennent des archives vivantes, mobilisées en supervision, soutenant la pensée clinique et la relecture éthique.

Les défis du travail pluridisciplinaire : entre projection et ajustement

Si la synergie des équipes est souvent citée en exemple, elle n’échappe pas aux tensions. Trois enjeux émergent fortement dans la littérature et sur le terrain :

  1. La reconnaissance des spécificités professionnelles : L’art-thérapeute, parfois perçu comme auxiliaire, doit poser les limites de son champ (ne pas être éducateur, ni simple animateur). Inversement, certains collègues peinent à saisir la portée du processus créatif (Ricou, 2018, Revue de l’Art-Thérapie).
  2. Le partage d’informations : Entre secret professionnel et nécessité de transmettre, le curseur est délicat à maintenir. La Loi de 2002-2 sur la protection des personnes rappelle l’importance du partage dans l’intérêt du patient, mais exige la rigueur dans la transmission.
  3. Le temps, cet impensé du soin : Coordonner plannings, réunir des professionnels rarement disponibles au même moment : un atelier bien préparé coûte, en moyenne, 45 minutes de concertation préalable pour une séance de 1h30 (source : AP-HP, 2022).

À ces enjeux s’ajoute la diversité culturelle et institutionnelle : le rapport au corps, à la parole et à l’expression se heurtent parfois à des logiques divergentes entre services, ce qui impose une créativité permanente dans le dialogue.

Coopérer pour innover : l’émergence de nouveaux modèles

Les dernières années ont vu naître des dispositifs plus fluides, qui tentent de sortir du modèle hiérarchique classique (coordination médicale) pour aller vers l’interprofessionnalité. Les programmes « Maison des Patients » en Île-de-France, ou certains dispositifs en pédopsychiatrie (Hôpital Robert Debré), organisent des ateliers où le travail de co-animation, le décloisonnement (présence d’artistes intervenants, familles, pairs aidants) deviennent possibles.

D’après le rapport de la DREES (2022), 43% des structures en santé mentale ont fait évoluer leurs équipes vers la transdisciplinarité ces cinq dernières années, stimulées par la loi du 26 janvier 2016 (modernisation du système de santé) et la volonté croissante de créer des « savoirs partagés ».

  • Témoignage d’un art-thérapeute en ITEP : « L’enfant croise la présence du psychologue qui, cette fois, ne l’évalue pas, mais peint à ses côtés. Les rôles se réorganisent, le regard sur le soin change. »
  • Retour d’une pédopsychiatre : « Analyser ensemble ce qui se joue entre deux enfants en atelier permet de saisir l’émergence d’une capacité d’empathie, parfois absente en consultation. »

La complexification des publics et l’émergence de nouveaux symptômes (crises post-confinement, troubles alimentaires précoces, errance des adolescents) poussent les équipes à inventer d’autres manières d’être ensemble. L’atelier d’art-thérapie, par essence collectif, s’institutionnalise tout en gardant sa marge créative.

Pour un collectif sensible, vivant, et éthique

La collaboration pluridisciplinaire autour des ateliers d’art-thérapie n’est ni naturelle, ni automatique, mais constitue la condition de leur efficacité et de leur sens. Ce qui s’y joue ? Un travail d’équilibriste entre transmission et retenue, innovation et respect du cadre, subjectivité et récits partagés. Les équipes qui traversent cette aventure racontent – parfois avec émotion, parfois avec agacement – l’extrême vitalité du groupe, le surgissement de l’imprévu mais aussi la solidité des ateliers pensés à plusieurs.

Au fond, la rencontre pluridisciplinaire en atelier n’est jamais que l’envers du travail du patient : tisser du lien, chercher la juste distance, inventer ensemble. C’est dans cette co-création, dépassant les professions, que l’art-thérapie trouve son souffle et sa pertinence aujourd’hui.

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