L’art-thérapie institutionnelle : enjeux, pratiques et dynamiques du soin collectif

18/12/2025

L’art-thérapie institutionnelle : une alchimie entre dispositif, cadre et subjectivités

L’art-thérapie en institution ne se résume pas à “proposer des ateliers créatifs” dans des services de psychiatrie ou des établissements médico-sociaux. Elle s’inscrit dans un maillage complexe où chaque geste, chaque silence, chaque couleur posée sur la feuille dialogue avec une histoire, une équipe, un cadre, une temporalité. Dans l’hôpital, la clinique, le foyer de vie, l’art-thérapeute est dépositaire d’une alliance singulière avec le soin psychique collectif. Mais comment se déploie concrètement cette pratique, et que soutient-elle dans la dynamique globale du soin ?

Historiquement, l’introduction de l’art-thérapie en institution remonte aux années 1940-1950, portée d’abord par la psychothérapie institutionnelle (avec Bonnafé, Tosquelles, Oury) qui pensaient le soin non seulement envers le patient, mais dans tout ce qui constitue l’hôpital, dans ses murs, ses règles, ses rituels, ses lieux de passage. Aujourd’hui, la Fédération Française des Art-Thérapeutes (FFAT) comptabilise plus de 400 art-thérapeutes en postes au sein d’institutions hospitalières publiques, privées ou médico-sociales (FFAT).

Les dispositifs : entre atelier, collectif et singularité

Le terme “atelier” désigne à la fois un espace concret et une interface psychique : on y vient avec ses plaintes, ses empêchements, ses angoisses, mais aussi la possibilité de créer, d’élaborer autrement.

  • Le cadre : Il ne s’agit pas seulement de choisir une salle ou de disposer du matériel. Le cadre est bordé par des règles claires : durée, fréquence, nombre de participants, confidentialité, liberté de production (pas de consigne imposée), accueil inconditionnel.
  • Le collectif comme ressource et épreuve : Les ateliers institutionnels réunissent la plupart du temps entre 3 et 10 participants. Ce format suscite des processus de groupe parfois puissants : rivalités silencieuses, alliances, regards, échanges de matériel, commentaires sur les œuvres.
  • Le tiers médian du médium : Là où la parole échoue, où le corps déborde, le médium plastique vient soutenir une mise à distance, une élaboration indirecte. Ici, l’argile, la peinture, la craie permettent de symboliser l’irreprésentable, parfois de partager, ou de garder secret. (Empan, 2019)
  • Temps d’exposition, temps de parole : Certains ateliers se terminent par une mise en commun des œuvres, d’autres favorisent un temps de verbalisation : “Que s’est-il passé aujourd’hui ?”, “Qu’a-t-on traversé ensemble ?”.

En institution, l’art-thérapeute doit composer avec les contraintes (effectifs fluctuants, troubles de la temporalité, absences imprévues...) mais aussi avec la pulsation du groupe, ses résistances, ses enthousiasmes, ses silences.

L’art-thérapie, catalyseur du soin psychique collectif

Contenir, symboliser, relier

Le soin psychique implique trois dimensions : contenir, symboliser, relier. L’atelier d’art-thérapie est souvent un espace de projection, mais aussi de rencontre. Quand 7 patients, tous marqués par un épisode hallucinatoire aigu, se retrouvent à modeler, chacun à son rythme, un animal imaginaire, ce n’est pas seulement leur symptôme qui s’exprime. C’est leur rapport aux autres, à l’institution, à l’altérité qui s’expérimente.

Plusieurs études issues de l’INSERM entre 2016 et 2022 (INSERM) montrent que les ateliers d’art-thérapie favorisent :

  • La diminution de l’agitation et des troubles du comportement dans 68% des services hospitaliers de psychiatrie (notamment services fermés, unités sécurisées).
  • L’amélioration de l’expression émotionnelle, avec augmentation de 37% des verbalisations d’émotions (vs. ateliers d’expression orale classiques).
  • Un meilleur climat d’unité, mesuré par une baisse des incidents inter-patients et par l’augmentation des interactions positives observées durant les 6 mois suivant l’introduction de l’art-thérapie.

Le collectif comme opérateur de symbolisation

Le groupe en art-thérapie n’est pas une simple addition d’individualités. Il fait émerger des dynamiques parfois inconscientes, comme les phénomènes de “porte-parole” (un patient met en forme ce qu’un autre n’arrive pas à dire), de “clivage” (scission autour d’un sujet tabou) ou de “transfert groupal” (tendances à voir dans l’art-thérapeute ou dans le groupe des figures parentales, de soutien ou de rivalité).

L’exemple du Centre Hospitalier Sainte-Anne à Paris révèle que la présence d’un atelier d’art-thérapie régulier diminue de 21% les demandes de contention, signe qu’un espace symbolique partagé apaise les tensions plus efficacement qu’une simple consigne ou un rappel à l’ordre (GHPSo).

Observer, analyser, insuffler : le rôle clinique et institutionnel de l’art-thérapeute

En institution, l’art-thérapeute n’est pas un simple animateur : il observe les mouvements du groupe, note les élaborations, repère les ruptures, soutient la continuité, et transmet aux équipes ce qui se joue dans l’atelier.

  • Transmission clinique : L’art-thérapeute participe aux réunions de synthèse, apporte des observations fines sur l’évolution des patients, repère les signes de décompensation ou d’amélioration.
  • Lien avec l’équipe soignante : Il travaille avec infirmiers, psychologues, éducateurs, médecins. En décrivant ce qui se joue derrière “le non-dit des productions”, il aide à construire une continuité dans le soin, hors des sessions.
  • Prévention de l’épuisement institutionnel : L’atelier d’art-thérapie, en rechargeant les capacités de symbolisation du groupe, aide aussi les soignants à supporter la tension psychique quotidienne et à garder un regard vivant sur les patients (Laferrière, 2022).

L’art-thérapie institutionnelle au prisme des enjeux contemporains

Des lieux pluriels, des pratiques adaptées

  • Pédopsychiatrie : On y travaille souvent autour de l’accès au jeu, à la narration. Les supports varient : collages, marionnettes, livrets personnalisés.
  • Gérontopsychiatrie : Approche plus sensorielle ; ajustement aux incapacités motrices, travail sur la mémoire et la singularité biographique.
  • Unité pour patients détenus : Médiation du collectif pour restaurer l’appartenance au groupe humain au-delà du statut juridique, parfois en partenariat avec l’éducation nationale.
  • Maisons d’accueil spécialisées, hébergements d’urgence : Travail sur l’identité, les transitions, la reconstruction de la confiance dans un espace sécurisé.

Entre 2013 et 2023, le Ministère de la Santé a recensé une augmentation de 42% du nombre d’ateliers d’art-thérapie en institution publique, témoignant d’un intérêt croissant pour cette modalité de soin non-médicamenteuse (Ministère de la Santé).

Vers un soin collectif plus inclusif

L’art-thérapie institutionnelle soutient la valeur du “nous” dans des institutions souvent traversées par la solitude et la stigmatisation. L’acte de créer dans un espace partagé, avec d’autres sujets en souffrance, installe l’idée que “je ne suis pas seul dans ma traversée”.

Il ne s’agit pas d’effacer les différences, mais de permettre à chacun, dans la mesure de ses moyens psychiques du moment, d’être reconnu comme producteur de sens, de beauté, de traces. Le soin psychique collectif n’est pas qu’une somme de prises en charge individuelles, mais une dynamique, parfois fragile, d’élaboration partagée.

Vers de nouveaux horizons pour l’art-thérapie institutionnelle

Au fil des évolutions des institutions de soin, l’art-thérapie continue d’ouvrir des espaces de créativité et de pensée là où la souffrance psychique tend à isoler. Elle favorise collaboration, ouverture, et continuité dans les équipes. À l’avenir, il est probable que les dispositifs collectifs soient plus hybrides, articulant présence et distanciel, exploités comme ressource dans la lutte contre la chronicité, l’isolement et le désinvestissement psychique.

L’art-thérapie institutionnelle prouve – chaque jour, chaque atelier – que le soin du psychisme passe aussi par la fabrication de lieux, de liens et d’objets symboliques, où la singularité de chacun trouve sa place dans la rencontre avec l’autre et avec l’institution.

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