Mobiliser les équipes soignantes : les ressorts d’une alliance féconde autour de l’art-thérapie

24/01/2026

Pourquoi l’implication du personnel soignant est-elle décisive ?

Il n’est pas rare, dans les structures sanitaires et médico-sociales, de constater que l’art-thérapie reste à la lisière des équipes : présente dans l’offre de soin, légitimée par des instances, mais parfois tenue à distance par les soignants eux-mêmes. Les raisons tiennent à des dynamiques complexes de place professionnelle, à l’histoire des pratiques et à la méconnaissance des ressorts de l’expression créatrice. Pourtant, des recherches récentes (Tavormina & De Felice, 2011 ; Rechnitzer, Art Therapy and Healthcare, 2022) montrent que l’intégration du personnel soignant (infirmier(e)s, aides-soignant(e)s, éducateur(rice)s, psychologues, médecins) est un levier déterminant. Leur implication favorise l’adhésion des patients, le repérage des indications, et la circulation fine des observations cliniques. L’art-thérapeute isolé risque, à l’inverse, le « hors sol ».

  • Une étude menée en Grande-Bretagne (British Journal of Nursing, 2019) montre qu’une co-construction soignant/art-thérapeute multiplie par 2,5 le taux d’assiduité des patients sur 12 semaines en service de psychiatrie adulte.
  • L’OMS (2019, publication « What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being ?») précise que la participation active des soignants optimise l’efficacité des dispositifs d’art-thérapie, tant sur le plan de l’alliance thérapeutique que sur celui de la prévention des ruptures de soin.

Identifier les freins et lever les résistances : comprendre avant d’agir

Il faut donner du crédit aux réticences. Derrière la distance, parfois l’agacement, se nichent des peurs légitimes : celle de perdre une part de maîtrise sur le lien avec le patient, la crainte d’un regard jugé « psy » perçu comme hégémonique, ou encore la dépréciation des pratiques artistiques (« je n’ai pas de talent, je n’y comprends rien »).

  • La confusion des rôles : Certains soignants imaginent l’art-thérapie comme une substitution à leur propre accompagnement, ou craignent la dilution de leur autorité clinique.
  • Le sentiment de compétence limitée : L’idée persistante qu’il faut un « don » ou une culture artistique pour guider ou même soutenir des ateliers.
  • La temporalité : La structuration du temps soignant, très ritualisée, peut rendre toute nouveauté vécue comme un surcroît de travail (Martinaud, 2020).

Identifier précisément ces points de crispation, les nommer sans jugement, devient l’étape initiale : c’est l’art-thérapeute qui porte la responsabilité de cette écoute active. Plusieurs recherches (dont Lefebvre & coll., Soins Psychiatrie, 2016) soulignent que les résistances tombent lorsqu’elles sont verbalisées au sein d’espaces de parole sécurisés, en dehors du feu de l’action clinique.

Créer le terrain : informer, sensibiliser, impliquer

L’implication du personnel soignant naît rarement d’un enthousiasme spontané, mais plutôt d’une sequence progressive :

  1. Informer : Organiser de vrais temps dédiés (et non pas une simple note de service) pour présenter la démarche, ses enjeux, ses cadres. Les formats courts (10 à 20 minutes en début de réunion de service) sont souvent plus efficaces que les exposés longs. Plusieurs institutions pionnières (Gérontopôle Toulouse, CHS Yves Barret) ont misé sur des retours d’expériences filmés ou des visites d’atelier in situ.
  2. Sensibiliser : Proposer des ateliers expérientiels réservés aux soignants. Expérimenter le processus créateur, même sur 30 minutes (collage, argile, écriture spontanée), permet de dédramatiser la posture artistique et de soulever un questionnement empathique sur ce que peut ressentir le patient.
  3. Impliquer : Construire une co-responsabilité. Consulter le personnel dans le choix des horaires, des types de médiation (peinture, musique, modelage…), valoriser leur rôle d’identification des patients bénéficiaires. Plusieurs établissements (voir Rapport IGAS, 2021) ont mis en place des « cartes de suggestion » : toute l’équipe, et pas seulement le prescripteur, peut y inscrire une proposition.

Ces actions, lorsqu’elles sont régulières et ritualisées, favorisent la création d’une culture commune — prérequis à la pérennité du dispositif.

Quelques outils concrets pour consolider l’alliance

  • La visite de l’atelier : Rendre physiquement visible l’espace, montrer la matérialité (pinceaux, argile…), fait souvent tomber l’image d’un lieu « à part ». À l’Hôpital Sainte-Anne (Paris), les semaines « portes ouvertes arts » doublent la participation des soignants aux réunions cliniques liées à ces dispositifs.
  • Le carnet de bord partagé : Un classeur ou cahier (anonymisé) permet aux soignants comme à l’art-thérapeute de noter brièvement des observations, des questionnements, des incidents ou réussites liées aux séances. Ce support favorise la transmission, mais aussi la reconnaissance mutuelle des savoirs d’expérience.
  • Les débriefings courts : Immédiatement après une séance, proposer 5 minutes aux soignants présents pour échanger sur ce qui a été vu/ressenti. Selon le rapport « Arts in Psychiatry » de l’Université d’Oxford, ce temps court prévient les phénomènes de clivage (« le soin » versus « l’animation artistique »).
  • Les formations croisées : Éduquer les soignants aux spécificités de l’art-thérapie mais aussi apprendre des soignants eux-mêmes à saisir leur approche relationnelle, leur langage, leurs priorités. Sur le terrain, l’art-thérapeute qui sait se référer au vocabulaire du soin (au lieu d’imposer ses propres codes) gagne une confiance précieuse.
  • Mettre en valeur les « petites » réussites : Soulignez les micro-changements repérés ensemble : un patient plus calme durant une toilette après la séance, une verbalisation inédite. Les études (Lavie & coll., 2018) montrent que reconnaître explicitement les effets, même modestes, nourrit la motivation collective.

Quand l’équipe devient force de relance : retour sur quelques situations de terrain

La littérature regorge d’exemples où l’art-thérapie peine, d’abord, à s’inscrire dans le tissu institutionnel. Pourtant, plusieurs structures ont su transformer la difficulté initiale en synergie.

  • En unité de soins palliatifs (CHRU de Lille, 2019) : Les aides-soignantes d’abord réticentes ont été intégrées au choix des thématiques (carnet de voyage, arbre de vie). Leur regard a permis d’ajuster le rythme de séances et d’instaurer un cadre plus sécurisant pour des patients anxieux, augmentant de 40% la continuité d’engagement sur le semestre.
  • En pédopsychiatrie : Un service d’hôpital de jour (Paris) a mis en place des temps de « co-animation » : un binôme art-thérapeute/éducatrice guidait certains ateliers sensoriels. Cette collaboration a permis d’enrichir les interprétations du vécu enfantin et de mieux prévenir les passages à l’acte.
  • En EHPAD : L’impossibilité de faire venir tous les résidents dans l’atelier a conduit à créer des kits « d’art-thérapie mobile », animés par des aides-soignants formés à des gestes simples de médiation (origamis, modelage). Ces dispositifs, évalués par l’ANESM (2017), ont démontré une baisse significative des états d’apathie chronique.

L’art-thérapeute, un médiateur actif : posture et compétences

La confiance s’installe si l’art-thérapeute endosse la place de médiateur et non celle d’expert prescripteur. Ce rôle s’ancre dans quelques principes cliniques :

  • L’ajustement permanent : Rejoindre l’équipe là où elle en est – s’adapter à ses peurs, à son niveau de compréhension, à ses habitudes.
  • La clarté du cadre : Exposer simplement mais sans l’édulcorer la spécificité de l’art-thérapie : ce n’est ni de l’activité occupationnelle, ni du « soin magique », mais une modalité relationnelle où le patient est sujet de son expression.
  • La place de l’humilité : Accepter que toutes et tous ne s’engageront pas avec la même intensité, préférer la relation authentique à la recherche de validation unanime.

En définitive, l’implication du personnel soignant dans l’art-thérapie n’est jamais un but en soi, mais un processus continu. Ce processus invite à habiter le doute, à accueillir les frottements, à inventer sans relâche des ponts entre le soin, la création, et l’humain en mouvement. Des ponts qui, à chaque pas, tissent l’alliance d’un « prendre soin » pluriel, agissant et vivant.

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