Entrer en matière : Entre art et analyse, deux sentiers du soin psychique à Marseille

30/04/2026

Marseille, terre de pluralités thérapeutiques

Ville d’eaux et de contrastes, Marseille n’a rien d’un décor anodin pour explorer les soins psychiques contemporains. Forte d’une histoire hospitalière ancienne, d’une tradition psychanalytique vivace (depuis les années Lacan, et les travaux de l’École Freudienne de Marseille), la cité phocéenne a aussi vu éclore de nombreuses pratiques alternatives, dont l’art-thérapie en cabinet libéral. Son cosmopolitisme, l’intensité des problématiques sociales et le brassage incessant de cultures favorisent les croisements et fertilisent les devises du soin.

Une question de langage thérapeutique

Première distinction : le vecteur principal du travail.

  • Psychothérapie analytique : elle s’inscrit dans la filiation freudienne. Fondée sur le primat du langage, du transfert et du déchiffrage de l’inconscient, elle repose souvent, à Marseille comme ailleurs, sur le “travail du parler”. L’outil, c’est la parole adressée à un sujet supposé savoir. Le symptôme est vu comme compromis entre un désir inconscient et les exigences de la réalité, à entendre et interpréter (Laplanche & Pontalis, 1967).
  • Art-thérapie : elle élargit la gamme expressive, invitant à l’atelier non seulement la parole, mais aussi la couleur, la forme, la matière, le geste. Ici, le processus créatif constitue à la fois contenant, langage, et parfois catalyseur d’un récit inédit qui n’a pas encore trouvé ses mots. L’expression non verbale devient une voie d’accès à la symbolisation (Dewitte, 2012).

Quels patients pour quelles modalités ? Indications différentielles

La rencontre clinique offre une étonnante variété de situations. Il n’existe pas de patient “type” de l’art-thérapie face à celui de la psychothérapie analytique. Pourtant, les indications se dessinent au gré de la temporalité, de la dynamique singulière de la souffrance et du désir d’engagement du sujet.

Psychothérapie analytique Art-thérapie
  • Personnes désireuses d’explorer leur histoire, leur inconscient, la répétition de certains schémas
  • Patients présentant une névrose structurée (phobies, obsessions, hystérie…)
  • Demandes d’élucidation de symptômes chroniques (angoisse, mal-être diffus, etc.)
  • Jeunes adultes en quête d’identité, réflexion sur le sens de leur vie
  • Enfants, adolescents ou adultes ayant des difficultés à accéder à la parole ou à la mentalisation
  • Personnes souffrant de troubles psychotiques, états dissociatifs, TSA, handicap
  • Situations de sidération psychique ou d’effraction traumatique, où le langage fait défaut
  • Accompagnement de troubles somatiques où l’expression corporelle et créative aide à réinvestir le corps

Dispositif du cabinet libéral : cadre, alliance et processus transférentiel

En cabinet à Marseille, la configuration du lieu, les attentes du public et les contraintes institutionnelles donnent une saveur particulière à la relation d’aide. Le cadre analytique convoque une temporalité régulière, un dispositif du “face-à-face” (ou du “divan” pour quelques praticiens) et un engagement dans la durée. L’art-thérapie en libéral, elle, oscille souvent entre des séances individuelles et des groupes réduits, un espace-atelier fluide qui peut accueillir la surprise comme l’échec.

  • Le cadre : Il garantit la sécurité psychique — horaires, confidentialité, stabilité du lieu. Si la psychothérapie analytique s'attache à la neutralité du praticien, l’art-thérapeute peut offrir parfois une présence plus “engagée par l’objet”.
  • L’alliance thérapeutique : Elle se construit toujours au fil du transfert. En art-thérapie, elle s’articule aussi autour du tiers que représente la création plastique : c’est souvent vers la “production” que s’adresse l’angoisse, la colère, la tendresse, avant de pouvoir retourner vers l’autre humain.

La symbolisation à l’œuvre : créer comme penser

Les références en psychosomatique et psychopathologie de l’expression (Anzieu, Kaës, Winnicott, Schaeffer…) convergent pour souligner que la création plastique permet une “pensée opératoire” là où le psychisme peine à verbaliser. Prendre une feuille, la déchirer, la peindre, la coller : gestes simples en apparence, mais qui mobilisent souvent les débuts de la pensée symbolique. Ce processus, soutenu et relu par l’art-thérapeute, peut précéder le déploiement du récit, ou se constituer comme une fin en soi.

Des histoires marseillaises : pratiques, croisements, alliances

Loin d’une théorie désincarnée, la pratique marseillaise de l’art-thérapie et de la psychothérapie analytique s’ancre dans le réel. Plusieurs professionnels construisent des passerelles entre les deux disciplines, à partir des besoins du sujet :

  • Des patients souffrant de psychoses institutionnalisés à l’Hôpital Edouard Toulouse, outillés par l’art-thérapie avant de pouvoir “entrer dans le langage”, parfois poursuivent par une thérapie de type analytique dès que la fonction symbolisante s’ouvre.
  • Des adolescents pris dans le chaos du passage à l’acte, orientés par un psychologue vers une pratique plastique pour délier ce qui menace d’exploser, puis accompagnés dans un travail d’élaboration verbale sur le sens de leurs productions.
  • Des adultes ayant perdu la capacité à rêver leur vie — burn out, maladie chronique —, retrouvant dans la création une pulsion de vie, une capacité d’“être agi” avant de redevenir sujets actifs d’eux-mêmes dans le discours.

Ces logiques de complémentarité ne sont pas seulement la juxtaposition de deux techniques. Elles témoignent d’une approche dynamique, respectueuse de la temporalité singulière de chaque sujet.

Limites, précautions, formation des praticiens

Il serait illusoire de présenter l’art-thérapie comme un remède universel. Si elle peut ouvrir des passages là où le langage est empêché, elle nécessite doigté, éthique, connaissance des enjeux transférentiels. Des risques existent : la retraumatisation par l’image, la confusion entre “atelier créatif” et processus de soin, ou encore la survalorisation d’un “agir” qui court-circuite la mise en sens.

La psychothérapie analytique, de son côté, peut se heurter à la carapace du non-dit ou du trauma indicible, et risque l’impasse si elle s’entête à attendre du langage ce que seul le geste ou l’image peuvent offrir.

Les formations à Marseille ne sont pas équivalentes : si la psychothérapie analytique relève du titre de psychologue (voire de psychiatre ou psychanalyste reconnu par une société de pairs), l’art-thérapeute obéit à des critères plus flous, même si des cursus universitaires en art-thérapie existent désormais (Université d’Aix-Marseille notamment) et que les réseaux professionnels (FFAT, INECAT) cherchent à référencer les praticiens diplômés.

  • Vigilance sur l’absence d’évaluation clinique sérieuse du côté de certaines offres non reconnues par l’État, notamment pour l’art-thérapie.
  • Importance du travail en réseau et du contact direct avec les institutions de soins et les acteurs de la santé mentale.
  • Accent sur la supervision et la formation continue pour éviter les points aveugles du thérapeute.

Au carrefour du langage et de la création : la dynamique d’alliance thérapeutique

Entre Canebière et calanques, dans les cabinets libéraux ou les ateliers, l’essentiel reste d’accueillir la singularité de chaque histoire. L’art-thérapie et la psychothérapie analytique ne s’excluent pas, elles se répondent. Chez certains patients, elles se succèdent, se croisent ou s’entrelacent. À Marseille, cette hospitalité du tiers, ce va-et-vient entre le silence de la toile et le bruissement du langage, donne naissance à des pratiques fines, mobiles, inventives, capables d’épouser la complexité du psychisme humain.

Quand l’une offre refuge sans mot, l’autre apprend à nommer ce qui surgit. Quand la parole vacille, la main prend relais ; quand la matière apaise, le récit advient. À l’interface du soin psychique, la complémentarité des deux approches invite, une fois encore, à écouter le sujet là où il « parle », qu’il use de pinceaux ou de silences.

Sources :

  • Laplanche J., Pontalis J.-B. "Vocabulaire de la psychanalyse", PUF, 1967.
  • Dewitte A. "Art-thérapie et processus de symbolisation", Dunod, 2012.
  • Anzieu D. "Le Moi-peau", Dunod, 1985.
  • FFAT (Fédération Francaise des Art-thérapeutes) www.ffat-federation.org
  • Université d’Aix-Marseille, Master Art-thérapie

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