Redonner visage à soi-même : l’art-thérapie au service de l’estime chez la personne âgée

22/11/2025

Les contours fragiles de l’estime de soi au grand âge

La vieillesse n’est pas une catégorie homogène, ni un naufrage programmé. Pourtant, des enjeux d’image de soi y émergent, articulés à la transformation du corps, au regard social, à l’effritement parfois des repères existentiels. Selon le rapport Vivre et vieillir ensemble (Ministère des Solidarités et de la Santé, 2019), près d’un tiers des plus de 75 ans en France se disent touchés par un sentiment de solitude prolongée, et 20 % évoquent un sentiment d’inutilité. Si l’on entend par estime de soi cette valeur intime que chacun attribue à sa propre existence, la fragilité devient palpable, accrue par les pertes (sociales, physiques, fonctionnelles) inhérentes à l’avancée en âge.

Dans ce contexte, l’estime de soi agit comme un socle invisible, déterminant la façon dont l’individu se vit et se projette, en dépit des stigmates du temps. Favoriser ce socle requiert des voies alternatives à la seule parole, souvent mise à mal dans le champ du très grand âge, de la maladie neurodégénérative, des parcours de vie heurtés.

L’art-thérapie, plus qu’un loisir : une restauration de la subjectivité

L’art-thérapie ne vise pas la performance artistique, mais l’émergence d’une parole de soi autrement, par le geste, la matière, la forme. « Créer, c’est s’autoriser à être », écrivait la psychanalyste Marion Milner. En maison de retraite ou à domicile, c’est là que beaucoup retrouvent, fût-ce brièvement, un espace où le regard des autres se suspend, où la compétence prend la couleur de la spontanéité, où le jugement s’éclipse.

  • La création comme lieu de reconnaissance : L’entrée en institution, la maladie d’Alzheimer ou la perte de mobilité s’accompagnent presque toujours d’un effacement progressif des rôles sociaux. Produire une œuvre, aussi modeste soit-elle, offre une attestation visuelle : « Je peux encore. » Le processus de création, selon une étude menée par la Société Française de Gériatrie et Gérontologie (SFGG, 2017), favorise la production de dopamine, hormone en lien avec le plaisir et la valorisation, y compris chez des sujets cognitivement fragilisés.
  • L’œuvre : trace tangible du sujet : Pour une personne âgée dont le récit de vie s’étiole, constituer un objet concret — dessin, collage, modelage — donne à voir l’effet que l’on produit, hors de l’intime. Les ateliers où l’œuvre circule, s’expose ou sert d’échange avec la famille participent à la restauration d’une identité sociale menacée par l’invisibilité.

Un témoignage recueilli dans un Ehpad d’Ile-de-France en 2022 révèle la force de ce processus : « Avant, j’étais juste mamie dans la chambre 28. Là, j’ai une toile accrochée, j’ai fait ça. » Cette reconnexion à la capacité d’agir apparaît comme un levier majeur du maintien d’estime de soi.

Comprendre les mécanismes de renforcement de l’estime de soi

Les ressorts psychodynamiques en jeu

L’entrée dans la création plastique amorce différents processus favorisant l’estime de soi :

  • Réactivation du sentiment de compétence : Selon les travaux de Ryff (Sciences Sociales et Santé, 2012), l’estime de soi s’enracine en partie dans le sentiment d’efficacité. Manipuler des couleurs, choisir un support, réussir à mener à bien une tâche procure une satisfaction immédiate, même sur des gestes simples. Ce sentiment contrecarré par la dépendance institutionnelle, trouve là un espace d’expression.
  • Capacité à donner forme à son monde intérieur : La mise en images ou en formes d’émotions parfois informulables (peur, nostalgie, colère, désir) contribue à se sentir plus « sujet » que « patient ». Le travail du Dr Lucien Mias (art-thérapeute, 2016) fait état de patients relevant, grâce au modelage, un apaisement des frustrations verbales, souvent ressenties chez les personnes dans la maladie d’Alzheimer aux stades modérés.
  • Expérience de la reconnaissance : Le regard de l’art-thérapeute, celui des autres résidents ou des proches valorise la prise de risque créatif. Cette reconnaissance sans évaluation hiérarchique d’un « beau » ou « moins beau » est particulièrement précieuse, car elle restimule la confiance blessée par les échecs ou les enfermements du vieillissement.

Des bénéfices mesurés : quand la recherche donne chair à l’expérience

Nombre d’études se sont penchées sur le lien entre ateliers artistiques et qualité de vie des personnes âgées :

  • En 2020, le rapport de la Haute Autorité de Santé sur "Les approches artistiques dans l’accompagnement du vieillissement" signale une diminution de l’anxiété de 24 %, une augmentation du sentiment de valorisation de 30 % chez des patients de plus de 80 ans suivant des ateliers hebdomadaires, sur 6 mois.
  • La revue Arts & Health (2017) publie une méta-analyse incluant 4 900 personnes âgées : il est mis en évidence une amélioration significative de l’expression de soi, une réduction des épisodes dépressifs de 17 %, et une hausse de la participation à la vie collective.
  • Chez les patients Alzheimer, selon la Fondation Médéric Alzheimer (2021), les séances d’art-thérapie régulières freinent la perte de langage et améliorent l’estime de soi selon 62 % des soignants interrogés.

Art-thérapie en institution versus à domicile : quelles modalités d’expression de soi ?

Les conditions d’accueil et les types de médiations varient selon le contexte :

  • Dans les Ehpad et unités Alzheimer : L’accent est mis sur des médiations collectives, pour susciter à la fois socialisation et expression individuelle. Les ateliers favorisent l’entraide, la confrontation bienveillante des regards, ce qui peut restaurer le sentiment d’appartenance, parfois érodé par la maladie.
  • À domicile : L’art-thérapie prend une couleur plus intime. Le dialogue avec l’art-thérapeute, loin de l’agitation des espaces communautaires, permet d’aller plus en profondeur sur des blessures de l’histoire personnelle, tout en gardant le contrôle de l’environnement.

Un point reste commun : la nécessité d’un cadre contenant, sans visée de rendement, dans lequel la personne âgée puisse explorer sans crainte ni attente de résultat normé.

Quel type d’expression pour quel profil de sujet âgé ?

Loin d’un modèle unique, les supports se déclinent selon les ressources, les fragilités, parfois les atteintes neurologiques ou physiques.

  • Peinture et dessin : Pour les personnes présentant des troubles mnésiques légers à modérés, la couleur stimule les mémoires sensorielles et remobilise l’imaginaire.
  • Modelage, argile : Bénéfique pour les profils souffrant de dépression, de repli ou de somatisation anxieuse. Le toucher de la matière renvoie souvent à des souvenirs d’enfance ou de gestes professionnels (terre, bois, textile).
  • Photomontage et collage : Particulièrement intéressant dans des ateliers biographiques, intergénérationnels ou lorsque la parole fait défaut. L’association de fragments visuels permet de reformuler l’histoire de vie, de retrouver du sens là où il se délite.
  • Musique, voix, rythme : Ces médiums, parfois associés à l’art-thérapie, s’avèrent précieux pour des sujets aux troubles cognitifs sévères. Le rythme et la mélodie soutiennent la structuration du temps et l’engagement corporel.

Toutes ces modalités partagent ce point commun : elles laissent place à l’initiative, redonnent la sensation d’exister à travers l’acte, renforçant un sentiment d’unicité et de valeur subjective.

Freins, écueils, et ajustements nécessaires

Si l’efficacité de l’art-thérapie dans le maintien de l’estime de soi est reconnue, elle ne saurait occulter certains obstacles. La résistance à la nouveauté, la peur du ridicule (« Je ne sais pas dessiner, je ne saurais jamais ! »), le refus initial d’entrer dans l’atelier constituent des freins majeurs. D’autres contraignent le dispositif : accès limité au matériel, horaires contraignants en institution, dépendance physique à un tiers pour se déplacer ou s’installer.

Pourtant, les avancées sont patentes là où une souplesse d’approche prévaut. Prendre le temps d’introduire la médiation, d’écouter la demande implicite, privilégier l’expérience à l’œuvre achevée, travailler en lien avec l’équipe pluridisciplinaire : chacun de ces relais joue sa partition dans la réussite du dispositif.

Perspectives et pistes d’avenir vers un mieux-être global

Envisager l’art-thérapie comme une réponse institutionnelle, sociale et existentielle au défi du vieillissement n’est plus réservé à une minorité innovante. Déjà, la Fédération Internationale de l’Art-Thérapie en Gériatrie pointe le besoin d’essaimer ces ateliers, non seulement pour lutter contre l’isolement psychique, mais pour accompagner la construction d’une nouvelle identité, capable de faire du vieillir une expérience non de « perte », mais de métamorphose.

De plus en plus d’études longitudinales (Fédération Française des Art-thérapeutes, 2023) s’intéressent à l’impact sur la prévention du suicide chez la personne âgée, à la diminution de la polymédication anxiolytique et à l’émergence d’une citoyenneté créative à tous les âges. Autant de pistes à explorer, qui confirment que, même dans ses failles, la vieillesse recèle le désir de laisser trace, de se dire encore, autrement.

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