Les voies silencieuses de la confiance : la confidentialité au cœur de la séance d’art-thérapie

09/09/2025

Le fondement éthique et légal : plus qu’une obligation, une promesse

La confidentialité n’est pas propre à l’art-thérapie : toute discipline d’accompagnement psychique s’y soumet. En France, l’article 226-13 du Code pénal sanctionne la révélation d’une information à caractère secret confiée dans l’exercice d’une profession, sous peine d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende (Légifrance). Les art-thérapeutes, par leur affiliation à des associations professionnelles (SFAT, FFAT, etc.), s’engagent également à travers des chartes éthiques incluant le respect de la confidentialité des échanges, des œuvres, et des données.

Mais au-delà du cadre normatif, la confidentialité s'offre comme une promesse : celle d’un espace où la personne s’autorise à révéler, oser, chercher, sans la crainte d’être exposée à autrui, moquée, jugée, ou trahie.

La confidentialité, pilier de la sécurité psychique

S’éprouver en sécurité : voici l'avant-terrain de toute aventure psychique et créative. Winnicott parlait du « holding », cette capacité du cadre à contenir ce qui, de soi, déborde. Or, aucun cadre ne tient sans un pacte implicite de protection du dedans par rapport au dehors.

  • Pour l’alliance thérapeutique : Les recherches en psychologie montrent qu’une relation fondée sur la confiance favorise l’implication du sujet et l’efficacité du travail thérapeutique (Lambert & Barley, 2001).
  • Pour la créativité : Le processus créatif implique souvent de traverser des zones fragiles, de « plier le réel », de laisser remonter conflits, angoisses, fantasmes ou souvenirs. La confidentialité garantit un espace où l’expérimentation n’invite pas le regard du jugement social.
  • Pour le travail sur le trauma : Chez certains patients, l’altération de la sécurité basale suite à un traumatisme trouve, dans le respect de la confidentialité, un premier appui pour la reconstruction de la confiance et l’élaboration symbolique (Van der Kolk, 2014).

En l’absence de cette garantie, comment s’aventurer sur le terrain instable de la création, où se jouent parfois de véritables enjeux de survie ?

Que recouvre la "confidentialité" ? Œuvres, paroles et traces

Dans l’espace art-thérapeutique, la confidentialité porte sur :

  • Les paroles tenues durant ou hors atelier
  • Les œuvres réalisées (dessins, peintures, sculptures, écrits…) — considérées comme prolongement du monde intérieur
  • Les traces secondaires (photos, notes cliniques, comptes rendus d’évolution)

Cela implique que :

  • L’art-thérapeute n’expose ni l’image ni le contenu sans consentement explicite
  • Aucune information confidentielle n’est transmise à des tiers, sauf rares exceptions prévues par la loi (mise en danger avérée, révélations de maltraitance sur mineur…)
  • La circulation des œuvres (expositions, publications) se fait dans un cadre rigoureusement balisé, anonymisé, ou à des fins strictement pédagogiques, et après accord
  • Les notes cliniques sont conservées de façon sécurisée et ne sont jamais communiquées en dehors du cercle professionnel légitime

En atelier collectif notamment, il convient d’expliciter les règles et de susciter l’engagement de chacun à préserver la confidentialité des échanges et des productions.

Spécificité du secret en art-thérapie : quand l’image en dit trop ?

La singularité du secret en art-thérapie tient à la présence de l’objet – l’œuvre plastique – visible, parfois exposé, manipulé. Il n’est pas rare qu’une production plastique « laisse voir » des thèmes intimes, voire des vécus traumatiques ou des désirs difficiles à nommer.

  • L’ambiguïté de l’œuvre : Contrairement à la parole qui, une fois prononcée, s’efface, l’objet produit reste, résiste et déplace la question de la confidentialité. S’il est possible d’ajuster sa parole à la discrétion de l’instant, l’œuvre « parle » pour le sujet après-coup.
  • Public/privé : La tentation d’utiliser l’œuvre comme médium de communication hors de la séance (avec la famille, lors d’expositions scolaires ou institutionnelles…) doit se heurter à une réflexion éthique et à l’accord de la personne concernée, sans pression.

Effets concrets d’un manquement à la confidentialité

Les conséquences cliniques d’une rupture du secret ne sont ni abstraites ni anecdotiques :

  1. Perte de confiance relationnelle. Des études issues du domaine psychothérapeutique (National Alliance on Mental Illness, 2017) estiment que jusqu’à 40 % des ruptures précoces de suivi seraient liées à une altération de la confiance, souvent suite à un sentiment de trahison concernant la confidentialité.
  2. Risque de réactivation traumatique. Chez les personnes ayant connu des atteintes à leur intimité, toute fuite de contenu ou d’image peut réactiver des vécus d’intrusion ou d’impuissance.
  3. Découragement de la créativité. Si l’atelier devient potentiellement « regardé » par des tiers, la spontanéité et le risque créatif sont avortés. Les productions deviennent alors soit des « faux-self », soit se tarissent.

Rarement mesurées, ces conséquences font pourtant la différence entre un espace de soin vivant, ou figé par la méfiance.

Le paradoxe : élaborer ensemble, garder secret

La confidentialité n’invite pas à un silence mortifère ou à un verrouillage du sens. Elle autorise simplement que le temps, les mots, les formes, appartiennent d’abord au sujet créateur, jusqu’à ce qu’il choisisse – ou non – ce qu’il souhaite transmettre, exposer, communiquer.

Certains modèles d’analyse de groupe (Bion, Foulkes) rappellent la nécessité de symboliser et partager, tout en protégeant ce qui doit être gardé pour soi. La confidentialité ménage ainsi l’espace d’une élaboration progressive : ce qui est mis en forme n’est pas immédiatement livré, ce qui est montré n’est pas nécessairement raconté.

Cadre, liberté, et limites du secret professionnel

Toute règle rencontre sa limite. Les textes de loi encadrent strictement les exceptions, qui concernent :

  • La levée du secret en cas de danger immédiat pour autrui ou pour la personne elle-même
  • Les révélations de violences sur enfants, personnes vulnérables, qui doivent être transmises aux autorités compétentes
  • L’obligation, dans certains dispositifs institutionnels, de rendre compte à une équipe (« secret partagé ») : cela ne concerne que les informations nécessaires à la prise en charge, et dans le respect du droit du patient

Le secret professionnel ne doit pas être confondu avec une complicité face à des actions illégales : il vise à protéger le sujet tout en respectant la loi et l’éthique.

Outils pratiques pour préserver la confidentialité

La rigueur de la confidentialité repose sur des pratiques concrètes, telles que :

  • L’explicitation du cadre en début de suivi, notamment dans les groupes – oralement, ou via un document signé
  • La sécurisation des œuvres (stockage dans un lieu fermé, contrôle des accès, etc.)
  • La destruction ou la restitution des œuvres en fin de prise en charge selon le souhait du patient
  • L’anonymisation de toute production diffusée à des fins de formation ou de recherche
  • La formation continue des professionnels à l’actualisation des normes et à la gestion des situations d’exception

Ces éléments sont désormais intégrés dans la plupart des protocoles : une enquête menée en 2022 auprès de 250 art-thérapeutes en France (Source : SFAT) montre que 89 % utilisent un protocole de présentation du cadre du secret en début de suivi, et 76 % sécurisent les œuvres dans des armoires ou pièces fermées.

La confidentialité, au service du sujet créateur

Si elle est parfois vécue comme un obstacle à la circulation des œuvres, la confidentialité protège avant tout la possibilité pour chacun de risquer sa parole ou sa création, sans autre enjeu que sa propre transformation. Elle rétablit le droit de garder secret tout fragment de soi – et donc de le confier, un jour, sans violence.

C’est à l’intérieur de cette enceinte invisible que grandissent les œuvres authentiques et que, parfois, l’inattendu peut survenir : une parole, une image, une réparation. Le silence du cadre n’est pas une absence, mais une force contenante, qui laisse l’élan créateur emprunter toutes ses voies, dans la sécurité retrouvée.

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