Du secteur psychiatrique à l’institution créative : le rôle des politiques de santé mentale dans la reconnaissance de l’art-thérapie en France

13/04/2026

Le contexte institutionnel : de l’asile à l’accompagnement global

L’histoire récente de la santé mentale en France est intimement liée à une mutation profonde des modèles de soin. Jusqu’aux années 1960, l’asile dominait l’imaginaire collectif et la pratique clinique, avec la priorité donnée au contrôle, à l’isolement et à l’encadrement du trouble plutôt qu’à l’expression de la personne. La mouvance de la sectorisation psychiatrique, initiée officiellement en 1960, va peu à peu enclencher une dynamique centrée sur l’ouverture, le soin dans la cité, et l’intégration sociale (Ministère des Solidarités et de la Santé, “La politique de santé mentale en France”, 2018).

Ce contexte favorise un premier bouleversement majeur : la prise en compte de la subjectivité, du vécu, du chemin propre du patient. C’est dans ces nouvelles marges, où l’on cherche à humaniser le soin, que l’art-thérapie trouve un écho, une légitimité timide à ses débuts mais déterminante.

L’art-thérapie face aux textes fondateurs : lois, rapports et cadres réglementaires

L’institutionnalisation de l’art-thérapie ne se décrète pas en un jour. Elle émerge, patiemment, dans les interstices réglementaires, à la faveur de plusieurs grandes lois et rapports qui vont progressivement inscrire l’expression créative au cœur des dispositifs de soin.

  • La Loi du 30 juin 1975 sur le handicap : Pour la première fois, la question de l’accès aux soins et à l’expression, y compris artistique, est reconnue aux personnes en situation de handicap mental. Les établissements spécialisés développent alors ateliers et espaces d’expression, dont certains deviennent progressivement art-thérapeutiques.
  • La Loi du 9 juin 1999 relative à l’accompagnement des personnes en fin de vie : Cette loi ouvre la porte à la pluridisciplinarité, la créativité et l’approche globale, propices à l’inclusion d’art-thérapeutes dans les équipes.
  • Les Plans Psychiatrie et Santé mentale (2005-2008, 2011-2015, 2018-2022) : Ils insistent sur la personnalisation du parcours de soins, l’accès à des médiations thérapeutiques diverses (dont l’art-thérapie), et la nécessité de travailler sur la désinstitutionnalisation (Ministère des Solidarités et de la Santé, “Plan Psychiatrie et Santé Mentale 2018-2022”).
  • La Loi du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale : Elle réaffirme la question du projet d’accompagnement personnalisé et du droit à l’expression, dimension essentielle pour comprendre l’introduction progressive de l’art-thérapie dans les institutions médico-sociales et sanitaires.

On peut ajouter à ces textes la reconnaissance indirecte de l’art-thérapie à travers les recommandations de l’HAS (Haute Autorité de Santé) sur la place des activités de médiation, dans le soin des troubles psychiques (HAS, 2021), ou encore les recommandations relatives aux soins en pédopsychiatrie, où l’art-thérapie figure souvent parmi les réponses multimodales à proposer.

Les grandes orientations contemporaines : parcours, pluridisciplinarité et droits des usagers

À partir des années 2000, la psychiatrie s’oriente résolument vers la personnalisation, la réduction de la chronicité et l’empowerment des usagers. Trois mots-clés structurent cette transformation, qui, là encore, créent un terrain favorable à l’intégration des pratiques créatives :

  1. Parcours coordonné : On ne “garde” plus, on accompagne, on construit un trajet de soin dans le temps, mobilisant différents professionnels et différentes modalités thérapeutiques. L’art-thérapie peut alors s’articuler comme une étape, un relais, ou un espace parallèle au travail verbal classique.
  2. Pluridisciplinarité : Les équipes s’ouvrent aux psychologues, psychomotriciens, éducateurs, mais aussi aux art-thérapeutes et musicothérapeutes, pour offrir une réponse globale, ajustée aux singularités de chaque patient. Les Pôles d’Activités de Soins Adaptés (PASA), les Unités de Soins de Suite et de Réadaptation (SSR), les Centres Médico-Psychologiques (CMP) multiplient les projets créatifs, soutenus institutionnellement.
  3. Droits, expression et choix des usagers : La co-construction du projet de soin, inscrite en filigrane dans la Charte du patient hospitalisé (1995, actualisée), implique la prise en compte des désirs d’expression, de création, y compris dans une perspective thérapeutique.

La pluridisciplinarité a une conséquence souvent méconnue : elle déplace la question du « qui soigne ? » vers « comment soigne-t-on ensemble ? ». L’art-thérapeute peut ainsi prendre place dans une équipe, être entendu, référé, et construire des espaces intermédiaires où la parole, l’écriture, la peinture, la musique s’entremêlent et favorisent le processus clinique de subjectivation.

Chiffres, faits marquants et émergence institutionnelle de l’art-thérapie

Même si l’art-thérapie n’a pas encore de statut officiel unique en France (elle ne bénéficie pas d’un « titre protégé » comme celui de psychologue), elle s’impose par le nombre croissant de postes, d’ateliers et de dispositifs, notamment dans l’hôpital public et dans le secteur médico-social.

Année Institutions signalant l’utilisation de l’art-thérapie Remarques
2008
  • ~120 hôpitaux publics psychiatriques
  • ~400 établissements médico-sociaux
Source : Enquête UNAFAM/APSAT, rapport MINISTERE 2008
2020
  • Près de 300 hôpitaux psychiatriques
  • Plus de 1500 structures médico-sociales, IME, FAM, EHPAD proposant des séances d’art-thérapie récurrentes
Source : Fédération Française des Art-Thérapeutes, Annuaire 2020 ; HAS 2021

Ce développement, spectaculaire en 15 ans, s’explique par l’ouverture des appels à projets institutionnels, la progression de la formation spécifique (DU, Master dans plusieurs universités), et l’inscription de l’art-thérapie dans les protocoles de soins psychiques et somatiques.

Anecdotes de terrain : de la reconnaissance à la transformation des pratiques

Au détour des services de pédopsychiatrie, de gériatrie, d’addictologie, l’art-thérapie s’est progressivement imposée au fil de la demande des équipes et des patients. Un service de l’Hôpital Sainte-Anne, à Paris, a été parmi les premiers dans les années 2000 à proposer une unité d’art-thérapie inscrite dans le projet de service, intégrée aux réunions, et ouvrant la possibilité à des patients mutiques de s’exprimer par la création plastique – ce qui s’avéra décisif dans leur trajectoire de soins.

De façon plus quotidienne, les directeurs d’EHPAD observent une réduction de l’agitation chez les résidents, une meilleure coopération interprofessionnelle et une sollicitation toujours croissante pour la mise en place d’ateliers d’art-thérapie.

  • Dans le champ du handicap : Les IME (Instituts Médico-Éducatifs) et SESSAD ont vu l’art-thérapie devenir une modalité incontournable face à la diversité des profils et à l’incapacité parfois d’un certain nombre de jeunes à investir la parole.
  • Dans le champ somatique : Des hôpitaux comme Gustave Roussy (cancérologie pédiatrique) recrutent régulièrement des art-thérapeutes pour accompagner le vécu du soin invasif.

Ces expériences corroborent une réalité : l’accueil positif des équipes et la demande grandissante des patients plaident pour une meilleure reconnaissance institutionnelle de l’art-thérapie.

Un tournant épistémologique et pratique

Ce qui frappe, dans cette évolution, n’est pas seulement la multiplication des postes ou la reconnaissance “de fait” de l’art-thérapie, mais bien un tournant épistémologique : la place accordée à l’expression non verbale, à l’acte créateur comme possibilité de (re)construire une narration de soi, de symboliser la souffrance, d’oser l’inédit là où la parole fait défaut. C’est, au fond, une reconfiguration de la clinique, à la fois anthropologique (refaire place au récit, au jeu, à la symbolisation) et institutionnelle.

Les politiques de santé mentale, en introduisant la pluridisciplinarité, en valorisant les approches globales et en soutenant la médiation artistique, ont contribué à installer, peu à peu, une nouvelle évidence : on ne soigne pas “malgré” la créativité, mais grâce à elle, parfois aussi.

Pour aller plus loin…

  • Ministère des Solidarités et de la Santé. “La politique de santé mentale en France”, 2018. Lire
  • Haute Autorité de Santé, “Repérage et diagnostic des troubles psychiques”, 2021.
  • Fédération Française des Art-Thérapeutes. Accéder à l’annuaire
  • APSAT. (Association pour la Promotion et la Sauvegarde de l’Art-thérapie). “Enquête sur l’art-thérapie institutionnelle”, 2008.

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