Soutenir l’extrême : quelles adaptations en art-thérapie libérale face aux troubles sévères ?

09/03/2026

Accompagner en libéral des patients présentant des troubles psychiatriques sévères soulève des enjeux spécifiques : sécurité, cadre, alliance thérapeutique et adaptation des médiations artistiques. L’art-thérapeute doit composer avec la complexité de situations telles que psychoses, troubles bipolaires ou états dissociatifs, tout en garantissant une expérience créatrice contenante, non pathologisante. Un travail coordonné avec les psychiatres, une écoute affinée du transfert, une vigilance accrue sur le cadre et la réorganisation constante des outils sont des repères essentiels pour soutenir la création sans aggraver la souffrance. La clinique exige finesse, prudence et créativité, pour offrir un espace d’expression et de contenance adapté à l’intensité de ces troubles.

Comprendre la spécificité des troubles sévères : limites et potentialités du cadre libéral

La pratique en cabinet, loin du collectif institutionnel, suppose un rapport direct, sans filet, à la singularité du patient. Les troubles dits « sévères » – schizophrénies, troubles bipolaires à épisodes délirants, états dissociatifs graves, syndromes post-traumatiques complexes – mobilisent la totalité du sujet mais aussi celle du thérapeute (Cf. Bleger, 1967 ; Tosquelles, 2012). Le risque d’effraction du cadre est majoré : décompensations, passages à l’acte, ruptures du lien réalité/fantaisie menacent l’équilibre de la démarche.

  • Sécurité émotionnelle et physique : l’absence de supervision institutionnelle ou d’équipe médicale de proximité accroît l’isolement. Le thérapeute doit impérativement poser des jalons clairs (personnes ressources, gestion des situations de crise, consentement éclairé, informations d’urgence).
  • Elasticité du cadre : le dispositif d’art-thérapie (horaires, durées, règles autour du matériel, confidentialité) nécessite une plasticité accrue pour absorber les mouvements régressifs sans céder à l’éclatement. Certains patients ne peuvent tolérer la frustration ou l’attente.
  • Alliance thérapeutique fragile : les troubles sévères impactent la constance de la relation. Le travail d’attachement se joue dans l’extrême volatilité des affects. Le thérapeute est, tour à tour, vécu comme persécuteur ou sauveur.

Adapter le dispositif : sécuriser sans figer, ouvrir sans déborder

Le cœur de l’adaptation est là : offrir une structure qui ne soit ni trop rigide (au risque de briser le désir de création), ni trop perméable (qui favoriserait l’angoisse ou la confusion). Plusieurs axes majeurs émergent de la clinique et des travaux théoriques :

1. Une évaluation initiale approfondie

Avant d’engager un processus, il est crucial d’évaluer :

  • l’histoire psychiatrique du patient (hospitalisations, traitements, antécédents de passage à l’acte)
  • le niveau d’organisation psychique (capacité à symboliser, à différencier la réalité des fantasmes, gestion de la frustration)
  • la présence ou non d’un suivi médical (existence d’un ou plusieurs professionnels référents, notamment psychiatre, psychologue, assistante sociale)

Ces éléments guident la décision d’acceptation ou non en cabinet libéral – et, si oui, dans quelles conditions d’étayage.

2. Instaurer un protocole de coopération pluridisciplinaire

La confidentialité ne doit jamais signifier isolement thérapeutique. L’art-thérapeute s’assure d’une circulation fluide de l’information (avec l’accord du patient), notamment avec le psychiatre référent. En cas de crise, la rapidité de contact peut sauver des vies (Source : HAS, Recommandations sur le risque suicidaire, 2021).

  1. Demander systématiquement les coordonnées des soignants impliqués.
  2. Prendre l’habitude d’informer toute évolution préoccupante (repli, idées délirantes, passages à l’acte auto-agressifs).
  3. Inscrire l’accueil du patient dans une logique de complémentarité, et non de substitution au parcours de soin.

Les situations les plus périlleuses sont souvent celles où le thérapeute de ville reste seul face à la décompensation (Cf. Clavreul, "L’homme sans gravité", 1996).

3. Revisiter le cadre thérapeutique conventionnel

Le cabinet, espace résidentiel et intime, ne peut être confondu avec un lieu de protection d’urgence. D’où la nécessité, dans certains cas :

  • d’envisager la présence (au moins les premiers temps) d’un tiers rassurant (aidant, éducateur, membre de la famille formé).
  • d’installer des repères spatiaux et temporels explicites (heures fixes, début/fin ritualisés, règle de non-contact physique, etc.).
  • d’effectuer un point régulier sur le vécu de la séance, par debrif verbal et/ou pictural.

Ce n’est pas céder à la peur, c’est s’ajuster à la réalité psychique du patient, qui teste constamment les limites (Winnicott, Jeu et réalité, 1971).

Oser la création, mais contenir la toute-puissance : penser la médiation artistique à l’aune du trouble

La tentation peut être grande d’utiliser l’art-thérapie comme « soupape », d’encourager une expression débrideuse. Pour les patients souffrant de délire, d’hallucinations ou d’impulsivité dissociée, cette ouverture non maitrisée peut conduire à l’aggravation des symptômes (voir Bruley des Varannes, 2003). La vigilance s’impose.

Des médiations choisies, guidées et surveillées

Certains supports favorisent le passage à l’acte, d’autres offrent un étayage narcissique ou sensoriel nécessaire. Voici, à titre indicatif, un tableau des rapports entre type de médiation et contexte clinique :

Médiation Indication positive Risques/contre-indications
Modelage (argile/terre) Pour ancrer, travailler le corps, consolider la limite Parfois perte de contrôle, retour sensoriel massif
Peinture (acrylique, gouache) Exprimer les émotions, travailler la distance, jouer avec les formes Si usage massif, risque d’engloutissement (matière, couleur, fluidité)
Dessin sec (crayon, fusain) Canaliser l’effraction pulsionnelle, retour au trait, séparation Peut être vécu comme trop pauvre ou aride en phase d’excitation
Collage/Assemblage Travailler la recomposition, la discontinuité, la mémoire Risque de morcellement, aggravation de la dissociation si trop tôt

Il appartient au thérapeute d’accompagner, de proposer, de contenir quand le matériel ou la thématique suscitent une trop grande activation pulsionnelle ou une confusion psychotique. En cas de doute, le retour à des formes plus simples, plus structurantes, est toujours possible.

L’écoute du transfert et du contre-transfert : boussole indispensable

Dans la rencontre avec le patient en grande souffrance, la relation transférentielle est violente, mouvante, souvent mutique. Les projections massives (soignant-source omnipotente ou agent destructeur) obligent à la lucidité. Réagir trop vite (vouloir sauver, réparer, protéger) expose le thérapeute à l’épuisement ou à la rupture de cadre (Cf. Salvayre, « Les dangers du sauveur », 2009).

  • S’entourer d’une supervision régulière : aucun professionnel ne peut travailler en isolement prolongé avec ce type de patientèle sans soutien extérieur.
  • Observer ses propres affects corporels : fatigue accrue, rêves ou cauchemars, nervosité en amont des séances signalent des mouvements contre-transférentiels à nommer et à traiter.
  • Ritualiser la clôture de séance : poser une fin claire, revenir au cadre, rassurer la continuité « hors-séance ».

Comme le souligne François Marty, la clinique des états limites enseigne l’humilité : « Le soignant ne guérit pas, il accueille, il transforme en cercles concentriques l’effroi en parole, le chaos en jeu de possibles. »

Prévenir les décompensations et les impasses éthiques : signaux d’alerte en séance

  • Validité du consentement : toute évolution du niveau de conscience ou apparition de signes de dépersonnalisation doivent suspendre l’intervention.
  • Apparition de contenus délirants ou dissociatifs : face à la surprise d’un discours délirant, ne pas argumenter ni demander d’explication, mais recentrer sur l’ici et maintenant (Cf. L’art-thérapie avec les psychotiques, Ed. Dunod, 2006).
  • Modification brusque de la dynamique : agitation motrice, menaces (de se faire du mal ou d’agresser l’autre), manifestations de haine ou d’idéalisation.

Dans tous les cas, il est préférable de suspendre la séance, d’en référer à l’équipe de soin, voire d’orienter le patient temporairement vers une structure plus adaptée. L’objectif ne doit jamais être de se substituer au dispositif médical spécialisé, mais d’inscrire son intervention dans la complémentarité, en pleine conscience de ses limites et de ses ressources.

Faire vivre la fissure, soutenir le chemin singulier

Travailler avec des patients présentant des troubles sévères en pratique libérale, c’est accepter d’habiter la fissure. C’est reconnaitre que la guérison linéaire n’existe pas – que souvent, la création n’apaise jamais tout à fait, mais donne forme, un instant, à l’innommable. C’est aussi s’autoriser à inventer chaque jour une clinique différente, humble, exigeante et profondément humaine, dans l’entrelacs du soin et de l’art, toujours à la frontière, jamais dupe des mirages de la simplification.

Pour ceux qui accompagnent ces patients, le défi est autant de se protéger soi-même que de préserver la dignité du geste soignant : poser des limites, tisser des liens, mais sans jamais poser de voile sur la violence du réel. Nourrir la création même dans l’extrême, c’est peut-être cela, la vocation singulière de l’art-thérapie libérale au contact du plus fragile, du plus invisible – et trop souvent du plus oublié.

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