Ouvrir des portes closes : l’art-thérapie face aux troubles psychiques chez l’enfant et l’adolescent

07/11/2025

Un langage là où les mots manquent : pourquoi l’art-thérapie chez l’enfant et l’adolescent ?

Dans la jungle touffue des troubles psychiques de l’enfance et de l’adolescence, les mots s’emmêlent, souvent, ou fuient. Comment traduire une angoisse précoce, un sentiment d’étrangeté au monde, lorsqu’on ne maîtrise pas encore le territoire du langage ? À titre d’illustration, selon l’Inserm, 10 à 15 % des enfants et adolescents présentent un trouble psychique modéré à sévère (dépression, anxiété, troubles du comportement, psychoses), ce qui signifie qu’un élève sur dix en moyenne en école ou collège est concerné (Inserm).

Avant d’apprendre à parler, l’enfant apprend à jouer, à dessiner, à modeler, à sentir. Ici, l’expression plastique apparaît vite comme une solution « première » : un sas sans jugement, où formes, couleurs, matières deviennent relais de l’indicible. C’est là que l’art-thérapie, envisagée dans une perspective dynamique et clinique, trouve toute sa pertinence.

L’art-thérapie : une définition adaptée aux âges immatures du psychisme

L’art-thérapie ne consiste pas à enseigner l’art : il ne s’agit pas d’esthétisme ni de performance technique. C’est un dispositif de soin qui mobilise l’acte créateur comme tiers. L’enfant, l’adolescent devient sujet agissant, non plus « objet » du soin, mais porteur d’une capacité de transformation, aussi minimale soit-elle. Le support plastique (peinture, argile, collage, écriture, musique…) est sécurisé, protégé du regard extérieur, souvent non interprété prématurément.

Pour comprendre comment l’art-thérapie parvient à s’adapter à la clinique de l’enfant et de l’adolescent, il faut rappeler deux points :

  • La plasticité du cerveau de l’enfant favorise l’intégration d’expériences sensori-motrices et symboliques, un appui où la mise en forme précède parfois la mise en mots (Cairn.info).
  • Le jeu, la manipulation créative constituent par essence le terrain de communication naturel de l’enfance et de l’adolescence, tout particulièrement dans des situations d’effondrement, de retrait ou de confusion langagière (cf. D.W. Winnicott, « Jeu et réalité », Payot).

Quels troubles psychiques ? Indications et bénéfices spécifiques

Les troubles psychotiques

La psychose infantile, au premier rang desquels les troubles du spectre autistique et la schizophrénie précoce, fait partie des premiers champs de l’art-thérapie clinique. Le cadre sécure, la possibilité de créer sans contrainte de résultat, la répétition possible d’un geste, l’absence d’évaluation : autant d’espaces potentiels de mise en relation avec le monde, puis avec soi-même.

  • Le cadre structurant favorise la prévisibilité, essentielle dans les états autistiques ou confusionnels.
  • L’art-thérapie agit comme relais de symbolisation lorsque le langage verbal est entravé, permettant le travail sur l’identité, l’expérience corporelle, les angoisses d’anéantissement ou de morcellement (Maud Mannoni, « Le premier entretien en art-thérapie », 1992).

Les troubles anxieux et dépressifs

On évalue à 2 à 4 % la prévalence de la dépression infanto-juvénile en France (HAS). Chez l’adolescent, l’art-thérapie devient espace de (re)découverte et de « déplacement » : détourner la douleur vers l’œuvre, déplacer l’angoisse dans la matière, s’accorder le droit du paradoxe, de la maladresse, de la colère.

  • Certains adolescents, mutiques ou hostiles aux dispositifs classiques de parole, s’autorisent progressivement au geste, puis parfois à la parole, dans l’après-coup de la création.
  • La créativité se réinscrit sur des bases narcissiques fragilisées, ouvrant de nouvelles voies pour la restauration de l’estime de soi.

Les troubles de l’attention et du comportement

Selon l’Inserm, 5 à 7 % des enfants présentent un TDAH ou un trouble oppositionnel avec provocation au cours de la scolarité. Ici, l’art-thérapie propose :

  • Un espace médian, entre régression sensorielle et élaboration, qui permet de canaliser l’impulsivité, de mettre à distance les passages à l’acte.
  • Le plaisir créatif comme renforcement positif, souvent oublié dans des parcours parfois saturés de discours normatifs.

De la clinique à l’atelier : modalités concrètes et adaptations nécessaires

Chaque prise en charge requiert un ajustement au cas par cas, mais certains principes émergent du terrain :

  1. L’importance du cadre : régularité des séances, stabilité du thérapeute, limitation du « hors-champ » (les parents parfois inquiets, l’institution, etc.). Ce « cadre contenant » est la première condition de sécurité psychique.
  2. L’adaptation des supports : le choix du médium n’est jamais neutre. L’argile engage la motricité fine et la sensorialité, la peinture le jeu des couleurs et du geste ample, le collage la capacité d’organisation. Il s’agit moins de proposer que de rencontrer un besoin latent chez le jeune.
  3. La temporalité : le temps du processus créatif ne coïncide pas avec le temps scolaire ou médical. Certains enfants mettront des mois à investir le support, d’autres s’engageront très vite puis ralentiront. Valoriser la « trace », même partielle, est ici essentiel.

En groupe, la médiation artistique offre souvent la possibilité de travailler le lien à l’autre, le regard croisé sur la production, et la place de chacun dans le collectif. À l’inverse, certains enfants très fragiles ont besoin d’un espace individuel, hors de toute exposition.

Ce que disent les études : efficacité, réserves, perspectives

De nombreuses publications soulignent les bénéfices de l’art-thérapie dans la régulation des affects, l’amélioration des capacités d’expression, la diminution de certains symptômes (ScienceDirect). Pour autant, il convient de conserver une prudence méthodologique : le « facteur humain », l’hétérogénéité des dispositifs et la variabilité des pathologies rendent difficile l’établissement de protocoles standards.

  • Une méta-analyse internationale par Gussak & Rosal (2021) rapporte une amélioration significative des symptômes d’anxiété et de dépression chez les jeunes suivis en art-thérapie par rapport à des groupes contrôles, mais recommande d’inscrire la médiation artistique dans un parcours de soins global, en lien avec des équipes pluridisciplinaires.
  • Selon l’École des Parents et des Éducateurs d’Île-de-France, les outils d’évaluation qualitative (suites d’entretiens, recueils de ressentis, observation longitudinale) restent privilégiés pour capter les effets subtils, là où les tests quantitatifs classiques échouent à saisir le « mouvement intérieur » propre à l’acte créatif.

L’art-thérapie ne prétend pas tout soigner : elle ne remplace ni la psychopharmacologie dans les tableaux sévères, ni les thérapies de soutien familial, ni les interventions éducatives. Elle s’inscrit comme un élément de la constellation du soin, souvent avec des effets différés ou inaperçus dans l’instant, mais essentiels dans le parcours de l’enfant.

Limites et précautions : ce que l’art-thérapie ne peut pas (et ne doit pas) garantir

Le risque, parfois véhiculé par certains discours, est de survaloriser l’impact de la médiation artistique ou d’utiliser l’art comme une « panacée ». Plusieurs prudences éthiques s’imposent :

  • Le respect de la temporalité psychique : l’interprétation hâtive d’une œuvre, comme la pression à verbaliser de ce qui est « mis en forme », peut bloquer le processus.
  • L’importance de la formation du thérapeute : ce n’est ni l’art, ni le médium seul qui fait soin, mais la relation médiatisée et un savoir clinique solide (SFPE-AT).
  • La nécessité du réseau : pour les troubles lourds, coordonner avec psychiatres, éducateurs, enseignants, éviter l’isolement du thérapeute et du jeune.
  • Les contre-indications relatives : certaines situations aiguës nécessitent une temporisation ou un autre type de prise en charge préalable (états suicidaires non stabilisés, tendance à l’agressivité auto ou hétéro-dirigée massive, troubles dissociatifs majeurs…)

Quelles perspectives pour l’art-thérapie auprès des jeunes ? Un champ ouvert

La dynamique actuelle, portée autant par la recherche que par l’évolution des dispositifs éducatifs et sanitaires, invite à renforcer la place de l’art-thérapie. Des programmes expérimentaux voient le jour dans les hôpitaux de jour, les établissements scolaires (notamment dans les « classes relais » ou les IME), ou encore au sein de groupes de jeunes en protection de l’enfance.

Pour les enfants et adolescents traversés par des expériences psychiques difficiles — qu’elles soient marquées par l’excès ou la retenue, l’effondrement ou la turbulence — la médiation artistique offre une rampe, parfois fragile mais réelle, pour réapprendre à sentir, formuler, peindre. Au cœur du possible, il y a l’idée qu’au-delà du symptôme et du silence, toute trace déposée sur le support, si minime soit-elle, est déjà l’amorce d’un dialogue.

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